La Croix
ECONOMIE-FINANCES, mercredi 5 novembre 2003, p. 18
L'énergie sera électrique et chère. PROSPECTIVE. L'Agence internationale de l'énergie a chiffré les investissements nécessaires pour répondre aux besoins. Sur trente ans, 60 % des fonds devraient aller à l'électricité.
LACUBE Nathalie
« L'Europe devrait commencer à construire une centrale toutes les semaines ou quinze jours» pour éviter les risques de panne, lançait hier Loyola de Palacio, Commissaire européenne à l'énergie. De fait, face au vieillissement des équipements, il faut toujours plus d'argent pour garantir la fourniture d'énergie au monde. « L'investissement total nécessaire aux infrastructures d'approvisionnement énergétique entre 2001 et 2030 se monte à 16 000 milliards de dollars au niveau mondial, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Ce chiffre colossal est cependant à relativiser : il représente 1 % du produit intérieur brut de la planète, donc une dépense a priori abordable pour la plupart des pays.
Mais les augmentations de production énergétique et de consommation « viendront essentiellement des pays en développement, ce qui sera la différence sensible avec les dernières années », relève Claude Mandil, directeur exécutif de l'AIE. Cette agence, qui conseille les pays importateurs d'énergie pour leurs approvisionnements, estime que les défis à relever ne sont pas les mêmes partout : « En Russie, l'investissement nécessaire s'élèvera à 5 % du PIB, en Afrique à 4 %. » Dans les pays développés, ce pourcentage est beaucoup plus faible.
La demande d'énergie ne cesse d'augmenter dans le monde entier, à un rythme toujours plus rapide. L'AIE estime que le marché mondial de l'énergie devrait connaître une expansion de l'ordre des deux tiers dans les trente ans à venir, soit un taux de croissance annuel de 1,7 %. Il y aura plus de lumières dans les villes, plus d'industrialisation notamment en Asie, plus de consommation personnelle des gens avec des appareils électriques ou électroniques qui se multiplieront...
Les ressources énergétiques sont disponibles dans le monde, mais le problème est de les apporter, sous forme utile, aux consommateurs industriels ou privés. Il faudra investir dans la production et le transport d'électricité, de pétrole, de gaz et d'énergies fossiles. « Plus de la moitié des investissements sera nécessaire simplement pour remplacer ou maintenir les équipements existants, et plus de la moitié sera nécessaire dans les pays en voie de développement », relève Claude Mandil. Si la plus grande part de l'investissement sera encore utilisée aux États-Unis, la Chine arrivera juste derrière, ce qui est une nouveauté. « En Chine, il faudra investir 2 300 milliards de dollars, soit 14 % du total mondial » pour satisfaire les besoins de la croissance.
La grande surprise de l'étude prospective de l'AIE, c'est la prépondérance future de l'électricité, qui devrait être fournie pour l'essentiel par l'énergie nucléaire. « La production, le transport et la distribution d'électricité absorberont 60 % de l'investissement énergétique total. Ce pourcentage dépassera 70 % si l'on tient compte des investissements requis dans toute la filière pour répondre aux besoins en combustible des centrales. » Pétrole et gaz ne nécessiteront chacun que 19 % des investissements, et le charbon 2 %.
Des besoins aussi colossaux signifient que les prix de l'énergie ne devraient pas connaître de baisse sensible sur longue période. Ils impliquent aussi que « les gouvernements doivent mettre en place des politiques sérieuses pour attirer l'investissement énergétique », prévient Claude Mandil. S'ils ne le font pas, « les grandes pannes vont se multiplier».
Dans son rôle de conseil pour éviter des ruptures d'approvisionnement énergétique, l'AIE met en garde contre trois risques majeurs. « Si les pays du Moyen-Orient ne prennent pas les dispositions requises pour que l'investissement y soit profitable, le risque est qu'il ne vienne pas, au détriment de tous : des pays du Moyen-Orient dont les revenus diminueront, et des pays importateurs, car le prix du pétrole produit dans d'autres zones à des coûts d'extraction plus élevés augmentera fortement, souligne Fatih Birol, chef économiste de l'AIE. Deuxièmement, si les politiques à long terme de la Russie ne permettent pas à l'argent privé de s'y sentir bien, la Russie produira moins de pétrole et de gaz qu'elle ne peut l'espérer. Troisièmement, l'Europe, qui vivait dans le confort d'investissements faits par les gouvernements, doit désormais attirer des financements privés. »
Nathalie LACUBE