Mais cette Afrique-là était bien différente de celle que les Européens avaient rencontrée à la fin du XVe siècle. Comme a tenté de le montrer l’historien trinidadien Walter Rodney, elle avait été engagée, du fait de la traite, dans une voie périlleuse pour elle et se trouvait bel et bien sous- développée (6). Le racisme issu de la période négrière trouva dans ces circonstances l’occasion de se renouveler. En effet, le discours des Européens sur l’Afrique portait désormais sur l’ « archaïsme », l’ « arriération », la « sauvagerie » du continent. Chargé de jugements de valeur, il posait désormais l’Occident en modèle. Les bouleversements et la régression de l’Afrique n’étaient pas mis au compte de développements historiques réels, dans lesquels l’Europe avait sa part, mais attribués à la « nature » innée des Africains. Le colonialisme et l’impérialisme naissants purent ainsi se parer des atours de l’humanitarisme et des prétendus « devoirs » des « civilisations supérieures » et des « races supérieures ». Les Etats ci-devant négriers ne parlaient plus que de libérer l’Afrique des « Arabes » esclavagistes et des potentats noirs, eux aussi esclavagistes.
Mais une fois le gâteau africain réparti entre les puissances coloniales, celles-ci, sous prétexte de ne pas brusquer le cours des choses et de respecter les coutumes « indigènes », se gardèrent bien d’abolir effectivement les structures esclavagistes qu’elles avaient trouvées. L’esclavage persista donc à l’intérieur du système colonial, comme le montrèrent les enquêtes réalisées à l’initiative de la Société des nations (SDN) entre les deux guerres mondiales (7). Pis, pour faire marcher la machine économique, il créèrent un esclavage nouveau, sous la forme du travail forcé : « De quelque nom que l’on masque le travail forcé, on ne peut pas faire que ce ne soit pas en fait et en droit l’esclavage rétabli et encouragé (
». Ici encore, pour s’en tenir au cas français, c’est à l’intérieur de l’Afrique qu’est né le désir de liberté. N’est-ce pas aux élus africains, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor en tête, que l’on doit l’abolition du travail forcé en 1946, seulement en 1946 ?
Elikia M’bokolo.
(1) Ralph Austen, African Economic History, James Curey, Londres, 1987, p. 275 ; Elikia M’Bokolo, Afrique noire. Histoire et civilisations, tome I, Hatier-Aupelf, Paris, 1995, p. 264 ; Joseph E. Inikori (sous la direction de), Forced Migration. The Impact of the Export Slave Trade on African Societies, Hutchinson, Londres, 1982 ; Philip D. Curtin, The Atlantic Slave Trade. A Census, The University of Wisconsin Press, Madison, 1969.
(2) Alexandre Popovic, La Révolte des esclaves en Irak au IIIe-IXe siècle, Geuthner, Paris, 1976.
(3) Abdul Sheriff, Slaves, Spices and Ivory. Integration of an African Commercial Empire into the World Economy, James Currey, Londres, 1988.
(4) Alex Hailey, Racines, Lattès, Paris, 1993.
(5) Akinjogbin, Dahomey and its Neighbours, 1708-1818, Cambridge University Press, Cambridge, 1967, p. 26.
(6) Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, Bogle-L’Ouverture, Londres, 1972.
(7) Claude Meillassoux, L’Esclavage en Afrique précoloniale, François Maspero, Paris, 1975.
(
Lettre des députés français au ministre des colonies, 22 février 1946.
Lire :
- « Périssent les colonies »
LE MONDE DIPLOMATIQUE | avril 1998 | Pages 16 et 17
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/04/M_BOKOLO/10269