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 Intégration au-delà des contradictions

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mihou
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mihou

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10052006
MessageIntégration au-delà des contradictions

Intégration au-delà des contradictions

L’apparent affrontement transatlantique


Alors que M. Anthony Blair avait toujours surfé sur les sondages d’opinion, la guerre en Irak a marqué une rupture dans son trajet politique. Le premier ministre a perdu une part de son crédit auprès de ses concitoyens. Toutefois, M. Blair semble vouloir maintenir, coûte que coûte, l’alliance stratégique avec les Etats-Unis. Quitte à disloquer durablement le mouvement travailliste. L’ensemble de l’Union européenne ne se montre pas aussi atlantiste. A la lumière des différends sur l’intervention de la « coalition » en Irak avec la France ou l’Allemagne, des conflits commerciaux entre l’Europe et les Etats-Unis, certains commentateurs ont parlé de « divorce », d’« impasse » et de l’« avenir incertain » de la relation transatlantique, censée jusque-là constituer le fondement de l’ordre néolibéral mondial. C’est oublier que, même après le 11-Septembre, l’intégration des économies nord-américaine et européenne s’est encore approfondie.



Par Bernard Cassen

Le chaos dans lequel l’Irak (sans parler de l’Afghanistan) a été plongé a de quoi désespérer les inconditionnels de Washington. Mais, maintenant que le désastre est arrivé, il ne faudrait pas que M. George Bush en supporte seul les conséquences. Comme l’écrit le directeur de L’Express, « personne ne peut mettre en doute la sincérité américaine : l’hyperpuissance se bat aussi pour développer la liberté et la démocratie (1) ». Passons sur l’énormité d’une telle affirmation – qui fait litière de la longue histoire des interventions des marines et de la CIA en vue de mettre en place ou de sauver des dictatures, particulièrement en Amérique latine –, pour n’en retenir que le message subliminal : Européens et Américains, nous sommes dans le même bateau, car nous partageons les mêmes valeurs fondamentales, celles d’une sorte d’universalisme occidental.

Ce n’est pas l’expérience vécue de ceux qui connaissent bien les deux rives de l’Atlantique ni, pour les autres, ce qu’inspire la lecture de l’abondante littérature sur le sujet récemment parue en Europe ou aux Etats-Unis (2). Qu’il s’agisse de l’idéologie des droits individuels par rapport aux droits collectifs, du statut de la religion, de l’affirmation nationaliste, du sentiment de supériorité sur le reste du monde, de l’indifférence des élites à l’égard des inégalités, de la peine de mort, du respect de la légalité internationale (protocole de Kyoto, Cour pénale internationale), etc., les citoyens des Etats-Unis, dans leur grande majorité, et encore plus leur gouvernement actuel, sont très éloignés de ceux de la plupart des pays du Vieux Continent. Tout cela relève du simple constat.

Ont seulement lieu de s’en alarmer ceux qui, par ignorance (beaucoup d’américanophiles ignorent tout de l’objet de leur dévotion) ou par atlantisme béat, se refusent à voir dans les Etats-Unis un pays étranger ordinaire. Un pays avec lequel il existe des convergences, mais aussi des divergences d’intérêts, de même qu’il en existe avec l’Inde, la Russie ou le Brésil. Dans ces conditions, la « dérive des continents », le « divorce avec l’Europe », l’« impasse transatlantique » – pour reprendre quelques formules récentes et quelque peu excessives – ne sont que la simple mise au jour de réalités préexistantes.

Il est cependant significatif que ce rappel de vérités premières se fasse plus pressant au lendemain du double échec – militaire (3) et moral – des Etats-Unis en Irak, qui désormais rend largement vaines les menaces d’utilisation de la force armée contre un autre Etat, musulman ou pas : « Un pouvoir qui, de toute évidence, ne peut pas être utilisé n’est pas un véritable pouvoir », comme l’expriment deux chercheurs de la fondation Carnegie Endowment for International Peace (4). La leçon a été entendue par les deux autres pays de l’« axe du Mal » – la Corée du Nord et l’Iran – qui ne renoncent pas (ou plus) à leurs ambitions nucléaires. Elle n’a pas non plus échappé à tous les Européens. La prolifération de commentaires sur les différences de valeurs est aussi une manière de justifier un minimum de prise de distance diplomatique, comme on l’a vu, en particulier, le 20 juillet dernier, quand les vingt-cinq pays membres de l’Union européenne se sont prononcés unanimement contre le « mur de la honte » israélien à l’Assemblée générale des Nations unies, alors que Washington, avec Israël, Palau, la Micronésie et deux autres « Etats » de même envergure soutenait la position inverse.

Même la fameuse « relation spéciale » entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni fait sourire : seuls les Britanniques, en se montant la tête, l’ont jamais considérée comme telle, alors qu’à Washington – où l’on n’a que faire des avis extérieurs – on y a surtout pragmatiquement vu une manière de « mouiller » Londres dans des initiatives unilatérales camouflées pour la circonstance en actions « multilatérales ». C’est ainsi qu’en 1967 le président Lyndon Johnson s’efforça de convaincre le premier ministre travailliste de l’époque, Harold Wilson, de dépêcher au Vietnam des troupes britanniques, même réduites à un simple bataillon. Mais Wilson refusa cette fois-là de jouer le rôle de « caniche » dans lequel le « nouveau travailliste » Anthony Blair s’est visiblement complu en Irak.

Les conflits commerciaux de ces dernières années entre l’Union européenne et les Etats-Unis (bœuf aux hormones, banane, organismes génétiquement modifiés, acier, subventions agricoles, utilisation des paradis fiscaux par les multinationales d’outre-Atlantique) et sans doute bientôt à nouveau aéronautiques entre Boeing et Airbus complètent un paysage d’apparent affrontement entre les deux entités. Face à cette accumulation de tensions, certains commentateurs anglo-saxons commencent à s’inquiéter pour la pérennité de l’architecture financière, économique et commerciale mondiale, autrement dit pour l’avenir de la mondialisation néo-libérale, ou globalisation. N’a-t-elle pas principalement reposé, depuis un quart de siècle, sur la conversion, résignée ou enthousiaste, des élites dirigeantes du monde entier, et donc en premier lieu de celles de l’Europe, à un modèle libéral d’intégration économique de la fraction solvable de la planète, conçu à Washington pour servir en priorité les intérêts de la finance et des entreprises transnationales des Etats-Unis ?

Ce système dispose d’un bras armé, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Originellement créée pour endiguer l’URSS, l’OTAN visait surtout à faire de Washington l’arbitre de toutes les décisions sur l’ensemble du Vieux Continent. Loin de se dissoudre après la désintégration de l’URSS, l’Organisation s’est élargie à tous les anciens Etats satellites de Moscou en Europe centrale et orientale, à la Slovénie, ainsi qu’aux trois Républiques baltes. Mais les différends transatlantiques ne l’ont pas épargnée, le dernier en date étant le refus des gouvernements allemand et français, au sommet d’Istanbul de juin dernier, de voir la bannière de l’OTAN flotter en Irak sous couvert de formation de soldats et policiers irakiens (5). Dans cette organisation, Washington a tellement pris l’habitude de donner des ordres à recevoir au garde-à-vous par ses « alliés » que la moindre objection y prend la dimension d’une crise.

Quand on ne regarde que ces facteurs, en les isolant d’un contexte plus général, on peut effectivement avoir le sentiment que le parallélisme des deux grands piliers (6) politiques et militaires de la mondialisation libérale est en passe de se défaire, au risque de fragiliser tout l’édifice. Cette impression est trompeuse, comme l’est celle d’une globalisation menacée par l’hystérie sécuritaire de l’administration Bush. Une étude récemment publiée en France par la Fondation Robert-Schuman (7) remet les choses en perspective, en montrant, chiffres à l’appui, l’intégration croissante, et qui s’est encore approfondie depuis le 11-Septembre, des économies nord-américaine (Etats-Unis et Canada) et européenne.

D’emblée, on doit relativiser l’importance des conflits commerciaux entre les deux rives : s’ils sont dramatisés dans le discours, ils ne concernent que 1 % du volume total des échanges. Ceux-ci sont eux-mêmes en constante progression, mais – et c’est le mérite de l’étude de rappeler quelques évidences économiques – « l’économie transatlantique est étroitement liée par les investissements à l’étranger, qui constituent une forme profonde d’intégration par rapport au commerce, forme superficielle d’intégration ». Ainsi, en 2000, les ventes des filiales américaines en Europe atteignaient 1 438 milliards de dollars, alors que les exportations américaines en Europe s’élevaient à 283 milliards de dollars seulement. Symétriquement, les ventes des filiales européennes aux Etats-Unis se montaient à 1 420 milliards de dollars, contre 336 milliards d’exportations de l’Europe vers les Etats-Unis.
Face aux revendications des pays du Sud

Contrairement à une opinion répandue, ce n’est pas vers les « marchés émergents » que se tournent prioritairement les investisseurs américains et européens. Ainsi, les investissements américains dans les seuls Pays-Bas ont été, en 2000, deux fois plus élevés qu’au Mexique. En 2002, pour l’ensemble de l’Europe, ils ont frôlé les 60 % de leur volume mondial, et ils ont franchi cette barre en 2003, la France n’ayant aucunement souffert de son opposition à la guerre en Irak puisque les investissements américains y ont, entre 2002 et 2003, soit stagné, soit augmenté de 10 %, selon les études (Cool.

Dans l’autre sens, un sérieux décrochage s’est produit en 2003 : par rapport à 2002, les investissements européens aux Etats-Unis ont chuté de près de 85 % de leur montant mondial, à environ 50 %. En volume, ils sont passés de 126 milliards à 37 milliards de dollars. Dans les dix premiers mois de 2003, les investisseurs de la zone euro ont été des vendeurs nets de titres américains (bons du Trésor, actions et obligations) en cédant 5 milliards de dollars d’actifs, alors qu’en 2001 ils étaient acheteurs nets pour 50 milliards de dollars d’actifs.

Ce renversement de tendance est-il conjoncturel ou structurel ? Auquel cas il faudrait en déduire que les détenteurs de capitaux européens ont moins confiance dans la gestion de son pays par M. George W. Bush (déficits budgétaire et commercial, aventurisme à l’étranger, mesures sécuritaires, etc.) que les investisseurs américains n’en ont dans les gouvernements de la « vieille Europe »... Une intégration croissante entre les deux parties s’accompagnerait alors d’un certain rééquilibrage des rapports de force entre elles.

Comme on l’a vu à Genève le 31 juillet, lors de la conférence de l’Organisation mondiale du commerce, l’Union européenne et les Etats-Unis parviennent toujours finalement à se mettre d’accord sur un compromis, y compris en matière agricole, face aux revendications des pays du Sud regroupés dans le G20. Cela n’a cependant pas suffi, du moins dans l’immédiat, pour obtenir de ces pays qu’ils « libéralisent » davantage leur législation sur les investissements étrangers. Là aussi, un rééquilibrage géopolitique s’amorce, cette fois entre Nord et Sud, mais toujours dans un contexte d’intégration croissante au marché mondial.

Sur le plan militaire, et malgré quelques escarmouches franco-américaines, le bouclier de la mondialisation qu’est l’OTAN ne se porte pas si mal. Sous la pression de Washington, sa zone d’intervention ne connaît plus de limites territoriales. L’Organisation n’a-t-elle pas, à l’été 2003, pris le relais de l’ONU au commandement de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan ? En fait, les Etats-Unis appliquent à l’OTAN en général (comme à toutes les institutions multilatérales) les règles énoncées le 2 février 2002 par le secrétaire américain à la défense, M. Donald Rumsfeld, en direction des Etats pris individuellement : « C’est la mission qui doit déterminer la coalition, et non l’inverse. » En d’autres termes, l’OTAN sera seulement utilisée en tant que de besoin : aujourd’hui pour participer à la reconstruction de ce que les Etats-Unis ont détruit en Afghanistan, peut-être en Irak demain.

Certains se sont interrogés sur l’apparente contradiction entre la poursuite de la globalisation économique et financière planétaire, qui s’optimise dans un cadre de stabilité et de liberté de circulation en tous domaines, et les mesures entravant ces libertés prises par le gouvernement américain (visas, communication des dossiers des passagers des lignes aériennes desservant les Etats-Unis, installation d’agents des douanes américaines dans les ports étrangers d’où partent des navires porte-conteneurs en direction des Etats-Unis, contrôles tatillons aux frontières) et qui s’accompagnent sur place d’une mise sous tension sécuritaire de la population. S’ils existent (et la chute des investissements européens en 2003 pourrait en constituer un symptôme), ces effets restent cependant limités. On le voit bien, par exemple, dans l’optimisme affiché par les deux « grands » de l’aéronautique, secteur ultra-sensible aux crises internationales : le super-gros-porteur A380 d’Airbus (555 sièges) va commencer à être exploité commercialement au début 2005, et la firme de Seattle s’est lancée dans un nouveau programme de très grande envergure, celui du Boeing 7T7, qui devrait déboucher sur une mise en service en 2007.

Daniel Hamilton, le préfacier de l’étude de la Fondation Robert-Schuman citée plus haut, n’hésite pas à déclarer : « Nous sommes arrivés dans un nouveau territoire où les intérêts économiques et sociaux spécifiques et les acteurs transnationaux transgressent les frontières nationales, outrepassent les formes traditionnelles de gouvernance dans l’ensemble du monde atlantique (9). » Si l’on suit son raisonnement, cela signifie que la sphère économico-financière atlantique, creuset de la mondialisation néolibérale, est désormais complètement autonome du pouvoir, des projets et même des conflits politiques ; donc que les « intérêts » et « acteurs » transnationaux sont désormais sanctuarisés et placés hors de portée du suffrage et de l’intervention des citoyens. La « fin de l’histoire » démocratique en quelque sorte...
Bernard Cassen.



(1) Denis Jeambar, « Après-guerre », L’Express, 28 juin 2004.

(2) On lira avec profit le passionnant ouvrage collectif Démythifier l’universalité des valeurs américaines, sous la direction de Jean Liberman, Paragon, L’Aventurine, Paris, 2004.

(3) Il y a bien échec militaire dans la mesure où les troupes d’occupation ont certes les moyens de rayer Fallouja, Al-Sadr City ou Nadjaf de la carte, mais sont incapables de les « tenir » et d’y installer un pouvoir civil à leurs ordres.

(4) Joseph Cirincione et Anatol Lieven, « Rethinking the US Exit Strategy », International Herald Tribune, Paris, 17 mai 2004.

(5) Fin juillet, un compromis était passé, permettant l’envoi d’une « mission préparatoire » d’une cinquantaine d’officiers afin d’examiner le principe et les modalités d’une présence plus importante.

(6) Le troisième pôle de la Triade, le Japon, n’est pas, pour l’instant, un protagoniste actif dans l’un et l’autre domaine.

(7) Joseph P. Quinlan, Dérive ou rapprochement ? La prééminence de l’économie transatlantique, préface de Daniel S. Hamilton, notes de la Fondation Robert-Schuman, n° 23, Paris, juin 2004.

(Cool Citées par le Financial Times (Londres) du 9 juin 2004 et du 11 août 2004.

(9) Ibid.

Lire aussi : Sainte alliance Londres-Washington



LE MONDE DIPLOMATIQUE | septembre 2004 | Pages 30 et 31
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/09/CASSEN/11450
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