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 United Fruit : des bananes, des avocats et des mitrailleuses

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Tite Prout
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24052007
MessageUnited Fruit : des bananes, des avocats et des mitrailleuses

Société






United Fruit : des bananes, des avocats et des mitrailleuses









Roberto Bardini, mai 2007





Traduit par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice



























Créée
en 1899, la compagnie bananière United Fruit s'est établie dans environ
une dizaine de pays du continent. Les pionniers de l'empire de la
banane ne furent pas des économistes, ni des comptables, ni des
administrateurs d'entreprise ni encore moins, des philanthropes.
C'était des spéculateurs, des aventuriers et des débrouillards disposés
à s'enrichir par tout moyen.
En 1916, un diplomate usaméricain
accrédité au Honduras qualifia une entreprise, qui par la suite s'unit
à l'United Fruit, « d'État dans l'État ». Et bien qu'elle changea
plusieurs fois de nom, elle fut toujours un pouvoir derrière le trône.
Elle suborna des politiciens, finança des invasions, favorisa des coups
d'État, supprima et plaça des présidents, mit un terme à des grèves par
les armes et appuya des escadrons de la mort.
En 1970, la United
Fruit fusionna avec une autre firme et s'appela alors United Brands. En
1990 elle changea à nouveau de nom : à présent c'est la Chiquita
Brands. Avec 15.000 hectares en Amérique latine et près de 14.000
travailleurs, elle continue d'être un géant du négoce.
Actuellement,
la banane est la seconde culture du monde après l'orange. Dans les pays
pauvres elle est le quatrième aliment le plus accessible après le riz,
le blé et le maïs. Dans certains pays africains, comme le Rwanda et
l'Ouganda, la consommation de bananes par personne atteint parfois les
250 kilos par an.


« Le roi sans couronne d'Amérique centrale »
Avant 1870 les Usaméricains n'avaient jamais vu une banane. Mais cette année-là l'ingénieur ferroviaire Minor Cooper Keith,
né à Brooklyn et âgé de seulement 23 ans, exporta du Costa Rica les
premières bananes au port de la Nouvelle-Orléans. Trois décennies plus
tard, les USA consomment approximativement 16 millions de régimes par
an.
Minor C.Keith, né en 1848, l'année de la publication du Capital
de Karl Marx*, ne fut pas stoppé par les difficultés de l'époque. Pour
la construction des routes qui vont de Puerto Limon à San José, il
avait recruté une première cargaison de 700 voleurs et criminels des
prisons de Louisiane; seulement 25 survécurent aux dures conditions de
la jungle et des marais. L'homme d'affaires ne se découragea pas et fit
venir 2000 Italiens. A voir les conditions de travail, la plupart
préférèrent fuir dans la forêt. L'entrepreneur attira alors des Chinois
et des Noirs, en apparence plus résistants aux maladies tropicales.
Dans l'installation des premiers 40 kilomètres de rails, 5000
travailleurs moururent.
L'entreprenant Keith épousa la fille de
l'ex-président José Maria Castro Madriz. Il se fit des relations dans
la provinciale haute société costaricaine, soudoya des politiciens,
acheta des autorités et obtint la concession du chemin de fer flambant
neuf pour 99 ans. Il put alors se consacrer à plein au négoce de la
banane.
En 1899 il chercha des associés et fonda à Boston l'United
Fruit Company, la compagnie bananière la plus grande du monde, avec des
plantations en Colombie, au Costa Rica, à Cuba, au Honduras, en
Jamaïque, au Nicaragua, au Panamá et à Sain- Domingue. En peu de temps
il devint propriétaire de 10% du territoire costaricain et se fit
connaître comme « le roi sans couronne d'Amérique centrale ».
En
plus des trains du Costa Rica et de la production bananière d'Amérique
centrale et des Caraïbes, Keith et ses associés contrôlaient les
marchés municipaux, les tramways, l'électricité et l'eau, possédant 180
kilomètres de voie ferrée qui unit les plantations avec les ports et en
peu de temps il vont être propriétaires d'une ligne maritime qui
transporte la banane jusqu'aux quais des USA et d'Europe. Cet empire
naval, créé en 1907 avec 4 navires et une centaine en 1930, existe
toujours et se nomme la Grande Flotte Blanche.
Minor
Keith fonda en 1911 l'International Railroads of Central America, dont
les lignes ferroviaires unissent le Mexique et le Salvador. Il mourut à
81 ans, en 1929, quand se produisit le fameux « mardi noir » de Wall
Street qui fut à l'origine de ce qu'on a appelé la Grande Dépression.
L'homme qui était arrivé au Costa Rica les mains vides avait une
fortune de 30 millions de dollars dont on n'a jamais su ce qu'elle
était devenue.


« L'homme banane »
Samuel Smuri
,
fils d'un paysan juif de Bessarabie (Russie) arriva aux USA en 1892, à
15 ans. A 18 ans il change son nom pour Zemurray et commence à acheter
à bas prix des bananes sur le point de se décomposer sur les quais de
la Nouvelle-Orléans, qu'ensuite il vend rapidement à des villages
voisins. A 21 ans il possède 100.000 dollars sur son compte en banque.
Sam
Zemurray n'a pas fait d'études et ne parle même pas bien l'anglais,
mais le voilà prêt pour les grandes affaires. Il épouse la fille de
Jacob Weinberger, le vendeur de bananes le plus important de la
Nouvelle-Orléans, achète une entreprise maritime en faillite et en 1905
débarque à Puerto Cortès (Honduras). Il acquiert là une autre compagnie
au bord de la faillite, la Cumayel Fruit Company.
En 1910 il est
propriétaire de 6000 hectares, mais il est endetté avec diverses
banques usaméricaines. Il décide alors de s'emparer de tout le pays au
moindre coût. Il y parvient l'année suivante.
Zemurray retourne à la
Nouvelle-Orléans et cherche Manuel Bonilla, ex-président du Honduras en
exil, qu'il convainc de faire un coup d'État pour récupérer le pouvoir.
Bonilla est un ancien charpentier, violoniste et clarinettiste qui
pendant les guerres civiles est devenu général. Zemurray enthousiasme
aussi pour participer à l'aventure centre-américaine le « général » Lee
Christmas, un soldat de fortune et son protégé Guy « Mitrailleuse »
Molony, un tueur professionnel.
En
janvier 1911, les quatre embarquent à bord d'une flotte de corsaires en
direction du Honduras. Armés seulement d'une mitrailleuse lourde, d'une
caisse de fusils à répétition, de 1500 kilos de munitions et de
bouteilles de bourbon, durant une année les mercenaires dévastent tout
sur leur passage et arrivent à Tegucigalpa le 1er février 1912 où ils
installent Bonilla au pouvoir.
En 1912, le président reconnaissant
attribue à Zemurray une concession libre d'impôts de dix mille hectares
pour cultiver la banane durant 25 ans. « Le territoire contrôlé par la
Cumayel est un état en soi », informe le consul usaméricain à Puerto
Cortès en 1916. « Il héberge ses employés, cultive des plantations,
opère avec des chemins de fer, des lignes de vapeurs, des systèmes
d'eau, des usines électriques, des commissariats, des clubs ».
En
1929, en pleine grande crise mondiale, le commerçant russe vend la
Cumayel à l'United Fruit en échange de 300.000 actions évaluées à 31
millions de dollars, ce qui lui permet de rester le principal
actionnaire individuel. Le spéculateur est alors connu comme « l'homme
banane ».
Sam Zemurray va occuper de hauts postes à l'United Fruit
Company jusqu'en 1957, y inclus la présidence. En 1961, à 84 ans il
meurt victime de la maladie de Parkinson. Il est l'auteur d'une phrase
qui est passée dans l'histoire de l'Amérique centrale : « Au Honduras
il est meilleur marché d'acheter un député qu'une mule ».


Le massacre de Santa Marta
En
1928 la United Fruit Company était depuis trois décennies en Colombie
et bénéficiait de l'absence de législation du travail. Le 6 décembre de
cette année-là, après près d'un mois de grève, trois mille travailleurs
de l'entreprise se réunirent près de la station de train de Ciénaga,
dans le département de Magdalena, dans le nord du pays. La rumeur avait
couru que le gouverneur allait venir pour écouter leurs réclamations.
Le fonctionnaire ne vint jamais et ils furent criblés de balles. A la
demande de la compagnie bananière l'armée avait encerclé le lieu. Le
général commandant donna cinq minutes à la multitude pour se disperser.
Passé ce délai, il ordonna à la troupe de tirer. Selon le gouvernement,
« neuf révoltés communistes » moururent. Cependant, le 29 décembre
1928, le consul usaméricain à Santa Marta envoya un télégramme à
Washington dans lequel il indiquait qu'il y avait entre 500 et 600
victimes. En janvier de l'année suivante, le diplomate informa que le
nombre de morts était supérieur à mille et mentionnait comme source le
représentant de la United Fruit à Bogotá.
L'entreprise de chemin de
fer de la région est propriété de la firme britannique Santa Marta
Railway Company, mais la majorité de ses actions appartient à l'United
Fruit.


« Ma République bananière »
Le
Newyorkais Minor Cooper Keith débarqua aussi au Guatemala. En 1901 le
dictateur Manuel Estrada Cabrera attribua à la United Fruit
l'exclusivité pour transporter le courrier aux USA. Ensuite il autorisa
la création de la compagnie de chemins de fer comme une filiale de
l'entreprise bananière. Puis il lui concéda le contrôle de tous les
moyens de transport et de communication. Et comme si cela ne suffisait
pas, la firme fut exemptée de payer tout impôt au gouvernement durant
99 années.
Estrada Cabrera -personnage central du roman Monsieur le
Président, de Miguel Angel Asturias- se maintint au pouvoir 22 ans,
jusqu'à ce qu'en 1920 le Congrès le déclara « malade mentalement »,
mais la United Fruit continua de tirer les fils de la politique. La
propriété de la terre cultivable est détenue à 75% par 2% de la
population, et dans ce scandaleux pourcentage, la United Fruit possède
la majorité. Il y avait longtemps déjà que Keith considérait le
Guatemala comme sa « République bananière ». Les habitants d'Amérique
centrale et des Caraïbes doivent lui être reconnaissants pour la
dénomination.
En
1952, quand le président Jacobo Arbenz tenta de réaliser une prudente
réforme agraire au bénéfice de 100.000 familles paysannes, la United
Fruit, sachant que cela mettrait fin à ses privilèges, se mit en marche
pour l'éviter. La solution était à Washington. Un des actionnaires de
la firme est secrétaire d'État du président Dwight Eisenhower : il
s'agit de John Foster Dulles, qui était aussi l'avocat de Prescott
Bush, le grand-père du président George W. Bush. Son frère cadet, Allen
Dulles, fut le premier directeur civil de la CIA.
Sous le prétexte
du « danger communiste » au Guatemala, les frères Dulles font faire le
sale boulot à la United Fruit. Le 27 juin 1954, une force militaire
dirigée par le général Carlos Castillo Armas -qui part des champs
bananiers de l'entreprise au Honduras- envahit le pays. Des pilotes
usaméricains bombardent la capitale. Arbenz est renversé et s'exile au
Mexique. Douze mille personnes sont arrêtées, plus de 500 syndicats
sont dissous et deux mille dirigeants syndicaux quittent le pays.
Castillo
Armas, formé à Fort Leavenworth (Kansas), est « pas cher, obéissant et
abruti », selon l'écrivain Eduardo Galeano. Et il assume la présidence.
Il est l'homme qu'il faut à la United Fruit pour qu'elle reste «
propriétaire de champs en friche, du chemin de fer, du téléphone, du
télégraphe, des ports, des bateaux et de beaucoup de militaires,
politiciens et journalistes ».
La Chiquita Brands réalise son
dernier scandale en Colombie, où il est prouvé que depuis 1997 elle a
payé des paramilitaires pour éliminer des dirigeants paysans et
syndicalistes « gênants ». Elle s'est retirée du pays en 2004 et début
avril de cette année elle a été condamnée à une amende de 25 millions
de dollars par une Cour usaméricaine, après avoir admis avoir payé 1.7
millions de dollars à Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) en échange
de sécurité.
L'histoire de l'United Fruit-United Brands-Chiquita
Brands est quasi interminable. Mais elle peut se résumer en une phrase
du Parrain de Mario Puzo : « Une douzaine d'hommes avec des
mitrailleuses ne sont rien face à un seul avocat avec un portefeuille
plein ». Tout au long ce ces 108 années, l'empire bananier a eu recours
au service des uns et des autres.




*L'auteur
commet une erreur. Le livre 1 du Capital de Karl Marx n'a été publié
qu'en 1867. Il a sans doute fait une confusion avec le Manifeste du
parti communiste. (Ndt).


Original : Bambú Press
[email]Roberto Bardini [/email]
est
un journaliste argentin vivant depuis lontemps à Mexico. Il a entre
autres été correspondant de guerre en Irak. Il est l’auteur de
plusieurs ouvrages, dont "La secte Moon attaque de nouveau" et "Tacura".
Traduit de l'espagnol par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice, membres de
www.tlaxcala.es/" class="postlink" target="_blank" rel="nofollow">Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette
traduction est en Copyleft pour tout usage non commercial ; elle est
libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en
mentionner sources et auteurs.
URL de cet article :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=2769&lg=fr










Jeudi 24 Mai 2007




Roberto Bardini
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