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 Les confidences de Lilian Thuram

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mihou
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22022007
MessageLes confidences de Lilian Thuram

Les confidences de Lilian Thuram

« La couleur vous rattrape toujours »

Des tabous de son enfance antillaise aux insultes racistes des supporters de foot en passant par les contrôles au faciès : tout champion du monde qu'il est, le sage des Bleus s'est heurté aux préjugés et au mépris. Il dit ici comment les combattre



Le Nouvel Observateur : Etre noir en France, qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

Lilian Thuram : Et être blanc en France, vous savez, vous, ce que cela signifie ? Je pourrais vous répondre aussi : je suis Lilian Thuram et je n'ai pas de couleur !

N. O. - Comme le boxeur Larry Holmes qui disait : « J'étais noir, dans le temps, quand j'étais pauvre » ?

L. Thuram. - Non. Ce que je veux dire c'est que je ne me vis pas forcément comme noir. Je suis Lilian Thuram, un homme de 34 ans, père de famille, footballeur français, vivant à Turin... En revanche, je sais que je suis noir par le regard de l'autre. Ma « célébrité » m'évite le plus souvent certains désagréments. Mais quand on ne me reconnaît pas... L'autre jour, à Paris, j'avais rendez-vous dans un restaurant. Le maître d'hôtel ne voulait pas me laisser entrer. Parce que je suis noir ? Je n'en suis pas sûr, mais j'ai un doute. Quand on est noir, on a toujours ce doute. Récemment, à la gare de Turin, un policier m'a demandé mes papiers. J'ai regardé autour de moi : seuls les Noirs étaient contrôlés... J'ai lancé au policier : « La prochaine fois, faites directement une file pour les Noirs, on aura nos papiers à la main. » Je peux me permettre de réagir. C'est ma chance, et quelque chose qui m'oblige.

N. O. -On n'échappe pas à sa peau ?

L. Thuram. - Prenez Eunice Barber. Si jamais elle avait oublié qu'elle était noire, ça lui est violemment revenu le jour où elle a rencontré ces policiers. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Elle a peut-être franchi des limites. Mais rien ne justifie la manière dont elle été traitée.

Spontanément, on pense qu'elle a payé sa couleur. Pas seulement moi, mais d'autres sportifs noirs, comme Christine Aron. Ce doute, ou plutôt cette certitude terrible, ne nous quitte jamais.

N. O. - La France n'aime pas les Noirs ?

L. Thuram. - Trois jeunes Noirs font les cons dans un jardin public. Qu'entend-on ? « Ah, ouais, les Noirs... » Mais quand trois jeunes Blancs font les cons dans un parc. Que dit-on ? « Ah, les petits cons... » Il y a des préjugés qui sont figés depuis des siècles. Ça n'empêche pas de vivre.

Quand je suis arrivé dans l'Hexagone, à 8 ans, j'ai vécu dans une cité mélangée, avec des gens de toutes origines. Je n'ai pas grandi comme une victime du racisme. Mais le poids des préjugés existait. Existe toujours.

L'idée qu'un Noir, au fond, n'est pas vraiment français par exemple... J'ai même entendu ça dans la bouche d'un ami... L'esclavage et la colonisation modèlent encore le regard qu'on porte sur les Noirs.

N. O. -Vous pensez vraiment que l'image des Noirs en France est encore liée à la traite ?

L. Thuram. - Évidemment. Souvent, je demande aux gens : « Qu'est-ce que tu connais de l'histoire noire ? » Ils commencent presque toujours par l'esclavage. Dans leur tête, il y a donc cette idée du Noir traité en inférieur. Pendant près de quatre cents ans, la France a été esclavagiste. C'est énorme. Et ça a tout changé.
L'esclavage était une affaire financière. Mais il a fallu justifier la déportation de millions d'Africains. Alors, l'église a expliqué qu'on allait sauver l'âme des «sauvages». Et des scientifiques ont établi que ces sauvages étaient de race inférieure. Prenez les philosophes des Lumières : Voltaire comparait les nègres à des « animaux » ! Aucun d'entre eux n'a remis en question les justifications de l'esclavage. Pis, certains les ont renforcées. Pourtant, en France, on admire ces philosophes. Ce qu'ils ont dit sur les Noirs ? Ça ne compte pas ! Ça fait partie du refoulé français.

N. O. - Aujourd'hui, le cliché en vigueur, n'est-ce pas plutôt celui du Noir violent, délinquant, casseur de banlieue ?

L. Thuram. - Mais cette image aussi nous vient du passé ! Que disait-on des hommes noirs au XVIIe siècle ? Qu'ils étaient des brutes, des bêtes. Ça a continué sous la colonisation : lors de l'Exposition coloniale de 1931, il avait été prévu de montrer aux visiteurs des « cannibales canaques ». Un zoo humain avec des Noirs ! C'était il y a seulement soixante-quinze ans ! Parmi ces « sauvages », il y avait d'ailleurs Wathio De Canala, le grand-père de mon ancien coéquipier de l'équipe de France, Christian Karembeu. Ensuite, on s'étonnait que Karembeu ait du mal à entonner « la Marseillaise » !

Aujourd'hui, on dit que les Noirs sont violents. Ou alors qu'ils sont de bons sportifs... Ah, les qualités physiques, naturelles, ça, d'accord, c'est bon pour nous ! On ne parle jamais d'un « footballeur noir » ! Thuram est un « footballeur » tout court. Un Noir musclé, c'est évident ! Mais s'il s'agit d'un écrivain, ce n'est pas naturel, alors on précise. On dit l'« écrivain noir » !

N. O. - Vous n'exagérez pas ?

L. Thuram. -Les préjugés empoisonnent tout le monde ! Je me souviens d'une conversation avec l'un de mes fils. Je lui avais proposé une banane pour le dessert. Il m'a lancé : « Non, papa, je ne mange pas de banane, parce que je ne suis pas un singe. » J'ai poussé plus loin la discussion pour essayer de savoir ce qu'il avait derrière la tête : « Ce serait bien pour toi si tu étais blanc, ton papa et ta maman aussi ? » Il m'a dit : « Ah oui, c'est mieux d'être blanc ! » Je ne me suis pas fâché. Nous avons parlé. Nous sommes tous prisonniers du passé. Il faut l'affronter, si on veut en sortir.

N. O. - Ce passé a marqué votre enfance ?

L. Thuram. -Non. Je suis né aux Antilles. Dans ma famille on n'évoquait jamais ce tabou. La plupart des Antillais ont honte de cette histoire - les Noirs, la traite, l'esclavage. Certains refusent même toute idée d'un lien avec l'Afrique. D'autres ont intériorisé le discours de classification des races. Ils classent les gens en fonction de la couleur de la peau, du plus noir au moins noir. Plus on est clair, mieux c'est. Ma mère m'a raconté qu'elle a entendu toute sa jeunesse qu'il fallait se marier avec un Blanc pour diluer la couleur. Il y a une expression en Guadeloupe pour désigner les enfants plus clairs, qui pourront échapper à la malédiction : avoir la « peau chapée ». La peau sauvée, la peau qui a échappé au Noir ! Même les Antillais sont encore imprégnés des thèses de Buffon qui plaçait les Blancs en haut de l'échelle de l'espèce humaine et les Noirs en bas.

N. O. -Comment lutter contre les préjugés ?

L. Thuram. - En les analysant. C'est en apprenant notre histoire qu'on pourra les détruire. Si je m'intéresse à l'esclavage, ce n'est pas pour compter les morts et les souffrances, ni dans un esprit de revanche contre les Blancs. Je ne veux pas m'enfermer dans un statut de « descendant d'esclaves » qui aurait des droits à part. Ni dans le ressentiment. Mais si je veux avancer, répondre à mes enfants, je dois connaître le passé qui a façonné notre psychologie. C'est la seule façon de se libérer de tout cet héritage.

N. O. - Quand avez-vous entamé cette démarche ?

L. Thuram. - Il y a dix ans à peu près. Au hasard des livres et des rencontres. A Paris, je fréquente une librairie, Présence africaine. J'ai lu Frantz Fanon. Je suis aussi allé chercher dans un passé plus lointain. Un égyptologue, que j'ai connu aux Antilles et qui avait senti en moi ce besoin de comprendre, m'a fait découvrir Cheikh Anta Diop et ses travaux sur les civilisations noires antiques.

N. O. -C'est important pour vous de savoir que Ramsès II était noir ?

L. Thuram. -Oui. J'ai besoin de savoir que l'histoire de l'Afrique n'a pas commencé avec l'esclavage. On parle bien de l'apport des Grecs à la culture occidentale. Pourquoi oublierait-on Égypte antique pour l'Afrique ? Il y a eu la civilisation éthiopienne, celle du Bénin, ou du Ghana. Des siècles de culture, qu'on ne nous a pas enseignés. C'est une manière de réparer une dignité perdue avec la traite. On nous dit toujours : les Noirs sont devenus libres en 1848 après l'abolition de l'esclavage. Comme s'il n'y avait rien eu d'autre avant. Ça change tout si on vous explique qu'ils ont construit les pyramides avant d'être enchaînés ! Et surtout que tous les Noirs n'ont pas été esclaves.

N. O. - Est-ce que cela aide à se protéger la haine ou du mépris ? Comment supportez-vous ce football contemporain avec ses spectateurs qui poussent des cris de singe quand un Noir touche la balle ?

L. Thuram. -Comme dit Gandhi, il est plus honteux d'être esclavagiste qu'esclave. J'ai de la compassion pour ces faux supporters. Eux aussi sont enfermés dans leurs préjugés. Une fois, j'ai craqué. C'était en Espagne, un type me hurlait, à l'abri derrière un grillage : « On n'aurait jamais dû t'enlever les boulets des pieds. » Je lui ai fait signe, façon « viens te battre »... Bon. Je me protège de la colère en analysant le racisme et ses raisons... Au fond, je suis plus blessé quand Alain Finkielkraut ironise sur l'équipe de France « black-black-black » - comme si le joueur noir n'était pas tout à fait un joueur français... Finkielkraut est une référence, pas un abruti qui hurle dans un stade. J'ai noté ses excuses. Mais les mots ont eu leur effet. Comme ceux de Nicolas Sarkozy sur la racaille... On parle trop vite, trop fort, alors qu'on devrait être réfléchis. On ne réalise pas les dégâts.

N. O. -Vous avez l'impression que la France s'égare ?

L. Thuram. -Oui, la France s'égare. Prenons l'exemple de Dieudonné. A l'entendre, l'esclavage serait seulement l'affaire des Noirs et la Shoah, exclusivement celle des juifs. Mais la Shoah m'« appartient » à moi aussi. Et l'esclavage concerne tout le monde. Ces tragédies ne sont pas uniquement celles des Noirs ou bien des juifs. Mais celles de tous les hommes. D'ailleurs les juifs, parce qu'ils ont souffert eux aussi, sont les premiers à pouvoir comprendre les souffrances des Noirs. Il faut éviter l'enfermement, chacun dans sa communauté ou sa « couleur ». Ou la tentation américaine, avec ses quotas, ses groupes protégés. Si je crois que chacun doit réapprendre l'histoire, c'est justement pour que l'on puisse vivre ensemble, dans la République. Je me souviens de la Coupe du Monde en 1998. Comme tout le monde, j'ai vu la joie, l'enthousiasme... Je n'ai jamais cru aux beaux discours autour de cette équipe de France «black-blanc-beur» qui avait guéri le pays... Mais il faut garder cet objectif. Si je suis pour une communauté, c'est la communauté française !

Claude Askolovitch Marie-France Etchegoin
Source: Nouvel Observateur

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