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 De la naïveté à l'afrocentricité : itinéraire d'un aliéné

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zapimax
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Localisation : Washington D.C.
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08082005
MessageDe la naïveté à l'afrocentricité : itinéraire d'un aliéné

De la naïveté à l'afrocentricité : itinéraire d'un aliéné
Yann Yange se livre cette semaine à une introspection de l'aliénation à une forme de "conscience"
Par Yann Yange

L’insouciance


Né quelques années au lendemain des indépendances, en plein coeur de l’Afrique centrale, j’ai pendant longtemps, vécu ma petite vie de jeune Nègre tout à fait « normalement », allant à ce qu’il conviendrait d’appeler une dérivation de l’école coloniale occidentale, sous forme d'accords de coopération. Tout cela, insouciamment, transportant inévitablement avec moi, ma condition d’esclave qui s’ignorait.

Petit à petit, j’ai grandi, évoluant lentement dans mon biotope d'inconscient, faisant tout doucement, mon bonhomme de chemin et évitant, les petits écueils de la vie qui se présentaient à moi. J’apprenais, naturellement, l’histoire et la géographie de mes prétendus ancêtres d’alors, les Gaulois. Première guerre, deuxième guerre, saut rapide dans la colonisation, explication légère du concept de commerce triangulaire, brèves présentations de quelques figures que je finissais par ne pas trouver particulièrement légendaires telles que Ruben Um Nyobé ou Ernest Ouandié, tellement leurs histoires étaient mal contées.


Et voilà ! J’avais fait le tour de « MON » histoire. Je pouvais parler du débarquement de Normandie et me féliciter de la victoire des alliés sans sourciller sur les dates et les étapes. Mais j'ignorais tout du sultan Njoya, du roi King Akwa et de tous ceux qui auraient dû marquer mon enfance d'Africain.

Pour ce qui est de la littérature, quelle joie n’était pas la mienne lorsque je me plongeais dans Britannicus de Jean Racine, décortiquant ainsi, les aventures de Néron, Agrippine sa mère, Burrhus, et toute leur clique. Et puis il y’avait aussi Germinal, d’Emile Zola, Les mains sales de Sartre, Le procès de Kafka, Le cid de Corneille, Candide de Voltaire et bien d’autres.

J’avais, en quelques années, fait le tour de littérature française. Il faut avouer que j’avais quand même lu, dans le cadre scolaire, quelques ouvrages de la littérature Négro Africaine tels Ville Cruelle de Mongo Beti, Les trois petits cireurs de Francis Bebey, et Black Boy de Richard Wright, qui m’avaient plutôt, réellement passionné et dont je m’étais vraiment délecté. Mais…dans mon for intérieur, je ne pensais franchement pas que je pouvais me démarquer scolairement du reste de la classe, en maîtrisant des lectures de Nègres. Le pire, c'est qu'on apprenait aussi le latin. Pas une trâce d'idiome africain; d'ailleurs, quel élève aurait voulu passer pour le « villageois » de service, dans ce grand lycée en plein coeur de la métropole ?


Après ces quelques 15 années d’études, j’étais donc toujours le Nègre insouciant que j’avais été à la naissance, à quelques acquis académiques près, et des bribes d'informations, glanées ça et là sur les Noirs, qui avaient, disait-on, été malencontreusement victimes d’un coup du sort entre 1400 et 1900.

Je m'étais, au détour de quelques émissions télévisées, posé des petites questions innocentes, à savoir pourquoi Jésus avait toujours été Blanc ? Pourquoi Tarzan, roi de la forêt en plein cœur de l'Afrique était-il Blanc ? Pourquoi le Diable était-il représenté comme Noir ? Pourquoi tout ce qui était mauvais, illégal était très souvent affublé de l'épithète « noir » ? Pourquoi vénérions nous autant l'homme Blanc ? Pourquoi, personnellement, avais-je plus de respect pour mes professeurs Blancs ? Mais bon, je n'avais jamais envisagé approfondir ces questions, me disant que ça devait être un coup du sort, et que, le monde était ainsi fait.

L’âge de la maturité ayant été atteint, était venu le moment pour moi, de voler vers d’autres horizons, vers l’occident, vers l’Europe, vers la France, le pays de mes soi disant ancêtres.

Le système éducatif dans lequel j'avais été cantonné depuis la maternelle m'avait préparé; préparé à être une de ses futures « élites jouets » à la solde de leurs maîtres occidentaux, préparé à être un de ces innombrables intellectuels de langue française que l'Afrique révulse, un de ces multiples et dangereux émules de Sédar Senghor. J'étais prêt, à aller effectuer la dernière phase de mon voyage mental, initiatique, de « pion » au service de l' « occidentomanie ». Au service de la « francophilie ». Dans le pays des droits de l’Homme. Dans ce pays dont j’étais si fier. Dans ce pays qui avait soi disant contribué par l'invasion coloniale, à amorcer le processus de développement en Afrique, et annihilé la sauvagerie de l'homme Noir.

En fait, quand j'en fais la rétrospective, je n'étais que disposé à m'envoler pour le pays du code Noir, le pays des esclavagistes, le pays de la ségrégation, le pays du racisme. Mais tout cela, je l'ignorais totalement à l'époque. Trop jeune, trop naïf, trop
borgne, que dis-je, trop aveugle, pour entendre les cris de détresse de tout un peuple.

La sensibilisation


Envolé pour ce pays que je pensais être une terre d’accueil, les premiers problèmes ont commencé à se poser dès mes premiers pas sur le sol Français. Ma différence était palpable. J’avais beau rencontrer tout un tas de Noirs, - qu’on appelait bizarrement tous immigrés, même pour ceux des Noirs qui, contrairement à moi, ne connaissaient pas autre chose que ce pays et n’en avaient jamais bougé.
Où était donc la notion de migration, de déplacement ? - je commençais à sentir que je n’étais pas chez moi. Le logement, compliqué. Le travail, compliqué. L’école, compliqué. Les Noirs étaient parqués dans les quartiers les plus désoeuvrés socialement et commençaient même à me faire peur. J'en voyais à la télévision mais uniquement pendant les matches de foot, ou dans les clips Américains. Tout était devenu subitement psychologiquement plus compliqué dans mon existence, j’étais constamment renvoyé à ma couleur de peau et les quelques camarades occidentaux que j'avais, aimaient à m’appeler gentiment « Bamboula » tout en me demandant incessamment, comment on vivait en Afrique, s’il y’avait beaucoup de singes, si on vivait dans des maisons, et plein d’autres questions que je trouvais d’une bêtise déconcertante, ou plutôt, révoltante.

J’ai compris qu’il y’avait un malaise. Comment pouvaient-ils être aussi ignorants de l’Afrique alors que je connaissais tout ou presque de la France ? Comment pouvaient-ils être aussi méprisants envers cette Afrique que leurs chefs d’Etats prenaient plaisir à exploiter, alors que d'un autre côté, nous, Africains, les admirions tant?

La prise de conscience

C’est à ce moment que j’ai entrepris d’effectuer une autre forme de voyage initiatique; un retour sur mon existence, une marche arrière culturelle et historique sur mon moi Africain. J’ai renoncé ainsi à l’universalisme avec lequel on m’avait obstrué l’esprit depuis tout jeune. J’ai renoncé aux sourires « Banania » et à la soumission « Vendrediste », dans lesquels je me complaisais quand mes amis occidentaux (et Africains) fustigeaient l’Afrique, se moquaient de nos dirigeants, caricaturaient la colonisation « qui nous aurait beaucoup apporté » et la traite « où on se serait vendu entre nous. »

Je me suis donc érigé contre les schémas établis, j’ai entrepris une rébellion contre mon moi profond, passé au crible tous les paradigmes qui avaient été miens depuis tout jeune. J’ai recherché fougueusement l’anti-dote au « poison culturel qu’on m’avait savamment inoculé depuis ma plus tendre enfance ». Et comme Nietzsche avait souhaité passer de l’Homme au surhomme, j’ai moi aussi entrepris d’élever mon humanité d’africain à un niveau supérieur, à quelque chose de foncièrement plus fort, d’intellectuellement plus enrichissant. J’ai voulu passer de l’Africain, naturellement aliéné et inconscient des réalités qui prévalent autour de lui, au suprafricain.

Pour ce faire, je devais avoir des armes, je devais avoir une arme : la connaissance. Où aurais-je pu la trouver ? A l’école ? Non, elle ne m’avait rien appris sur moi-même depuis presque vingt ans, pourquoi l’aurait-elle fait maintenant ?

J’ai donc compris que je devais me débrouiller seul, que ma quête identitaire et ma course vers une « africanité » supérieure se feraient, avant d’être envers et contre (presque) tout, d’abord envers et contre moi-même. Et c’est dans cette entreprise de redécouverte personnelle que je suis tombé sur Peau noire, masques blancs de Fanon. Dans ce livre, classique de la littérature Négro africaine, Frantz Fanon expliquait déjà les agrégats psychologiques qui allaient caractériser ce que d’aucuns appellent aujourd’hui, dans le jargon afrocentriste courant, « Bounty », « aliéné », « vendu », etc.

Il a développé à travers ce livre, toute la dimension mentale des rapports Noirs blancs conséquente à la colonisation, puis exposé le syndrome du Blanc paternaliste et ce complexe naturel d’infériorité recouvrant une dimension sociale, culturelle et historique qu’on retrouve encore aujourd’hui chez de nombreux Afro-caraïbéens :

« Le noir a deux dimensions. L’une avec ses congénères, l’autre avec le blanc. Un Noir se comporte différemment avec un blanc et avec un autre Noir. Que cette scissiparité soit la conséquence de l’aventure colonialiste. Nul doute… Qu’elle nourrisse sa veine principale au coeur des différentes théories qui ont voulu faire du noir le lent acheminement du singe à l’homme, personne ne songe à le contester. Ce sont des évidences objectives, qui expriment la réalité. »

Puis, quelques temps après, je suis tombé sur Aimé Césaire et son poignant « Discours sur le colonialisme ». J’avais étudié Césaire le poète. Là, j’ai rencontré Césaire l’essayiste, le rebelle, le révolutionnaire. Le père de la Négritude fustigeait, dans ce réquisitoire de moins de 100 pages, le colonialisme occidental, ses dérives et ses desseins mensongers :

« Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions
coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait trouver une seule valeur humaine. »

Après Césaire, j’ai attaqué Diop, Obenga, Asante, Mazama, Ki-zerbo, Verschave, Plumelle-Uribe, Omotunde, etc. Plus j'en lisais, plus j'avais envie d'en lire. C'était devenu comme une drogue et, au fur à mesure que j’apprenais, je me rendais compte de l’immense dimension de la matrice aliénante dans laquelle j’avais été enfermé pendant des années. Je devenais enfin libre, indépendant. J’étais, pensais-je, devenu afrocentriste avec tout ce que ça pouvait engendrer comme paranoïa dans la vie de tous les jours. Plus aucune image où je verrai du Noir, aucun propos où on parlera du Noir, ne serait regardée du même oeil, ne serait écouté de la même oreille.

En un an ou deux, j'en avais appris sur moi même, bien plus que dans toute une vie, bien plus que dans ma vie précédente. Je vivais dorénavant à travers un système de valeurs centré sur le Noir. L'heure de la révolution avait sonné. Révolution interne, révolution intérieure, spirituelle et morale. Le Nègre qui sommeillait en moi s'était enfin libéré et nul n'aurait plus su l'arrêter, ni le poids des frustrations par l'histoire infligées, ni la difficulté des défis auxquels l'Afrique serait demain confrontée.

La volonté de partager


Maintenant, j’étais un sujet conscient. Conscient de ma situation de Nègre oppressé, conscient qu’il me fallait passer de la passivité à la réactivité, du stade de Nègre inconsciemment couché, à celui du Noir sciemment debout. Il fallait que la vie reprenne son cours, que je divulgue mes nouvelles idées au monde extérieur d’où je m’étais paradigmatiquement retiré pour maturer mes réflexions. Il fallait que je partage ce que je venais de découvrir avec d’autres jeunes Noirs, que j'organise la révolution mentale auprès de mes semblables.

Je souhaitais imposer à mes congénères, cette liberté psychique, cette indépendance analytique, que je venais d'acquérir si chèrement. Je pensais, du fait de mon prétendu droit d'aînesse dans cette révolution de nos paradigmes mentaux d'Africain, pouvoir sortir toute cette jeune Négraille, tout autour de moi, de son avilissement, pour graduellement, la rendre plus forte et plus efficace face aux défis auxquels notre communauté devrait faire face. Mais, ce que je ne savais pas, c'est que j’allais rencontrer une opposition des plus farouches devant tous ces concepts apparemment avant-gardistes et, qu'à force d’être rejeté, à force d'être incompris, j'aurais fini par n'afficher que mépris et misanthropie envers cette jeunesse « aliénée ». Comment pouvaient-ils être aussi aveugles ? Pourquoi ne comprenaient-ils pas ?

Maintenant que moi, j’étais sorti de ma matrice, que je me sentais un homme supérieur, que je pensais être une sorte d’ « élite », appartenant à un ensemble formé des éléments conscients et désaliénés de notre petite communauté, que je croyais être un visionnaire, pourquoi ces pauvres jeunes gens n'adhéraient-ils pas à ma vision ?

Après avoir essayé de contaminer, tant bien que mal, les gens tout autour de moi, avec cette afrocentricité maladive, ce retour aux valeurs Africaines régénérateur, je commençais à comprendre que la démarche de sensibilisation, n'était, comme elle l’avait été pour moi, qu'un chemin de croix individuel. J’allais être obligé de vivre dans la frustration de voir des jeunes Noirs, naïfs, autour de moi, me considérant eux-même, en retour, comme un être arriéré.

Et là, j'ai compris. J'ai compris qu'il n'y aurait jamais de mobilisation sans conscientisation, jamais de conscientisation sans sensibilisation, et qu'il n'y aurait pas de sensibilisation, en imposant mes convictions.

J'ai de ce fait, décidé, de continuer à apprendre, de continuer à chercher l'Africain dans toute sa subliminance, avec mes livres, tout comme Diogène De Sinope, dit « le cynique » cherchait l'Homme avec sa lanterne. Car, pourquoi aurais-je eu raison là où une majorité de personnes pensait que j’avais tort ? Pourquoi ma différence ne ferait-elle pas de moi le sot plutôt que le sage ?
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