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 Les bonbons de Guantanamo, par Mourad Benchellali

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mihou
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Nombre de messages : 8069
Localisation : Washington D.C.
Date d'inscription : 28/05/2005

18062006
MessageLes bonbons de Guantanamo, par Mourad Benchellali

Point de vue
Les bonbons de Guantanamo, par Mourad Benchellali LE MONDE | 16.06.06 | 14h02
• Mis à jour le 16.06.06 | 14h02


J 'ai été libéré du camp de Guantanamo en juillet 2004. Alors que je
m'apprêtais à monter à bord de l'avion qui me ramenait chez moi, en France, je
me souviens que le dernier détenu à qui j'ai fait mes adieux était un jeune
Yéménite. Il était submergé par l'émotion. "Dans ton pays, Mourad, il y a des
droits, les droits de l'homme, et chez toi ça veut dire quelque chose. Chez moi,
ça ne veut rien dire, et tout le monde s'en fout. Alors, quand tu seras libre,
n'oublie pas par où tu es passé. Dis aux gens que nous, nous sommes ici..." Je
lui ai promis que je n'oublierais pas.

Heureusement, ce jeune homme ne fait pas partie des trois dont le suicide a
été annoncé par la direction du camp, samedi 10 juin. Mais, depuis, sa voix et
ses paroles n'ont cessé de m'accompagner. Je m'en veux de ne pas faire assez
pour respecter ma parole. Je sens profondément que, malgré la liberté qui est la
mienne aujourd'hui, la souffrance partagée ne cesse de me renvoyer là-bas, à
Cuba, comme dans un cauchemar.
Au printemps 2001, alors que j'avais 19 ans, j'ai fait l'erreur d'écouter mon
grand frère et de partir pour l'Afghanistan pour ce que je croyais être des
vacances de rêve. Ses amis, m'avait-il dit, allaient s'occuper de moi. C'est ce
qu'ils ont fait - m'expédiant à mon insu vers ce qui s'est révélé être un camp
d'Al-Qaida. J'étais piégé au milieu du désert, prisonnier de ma peur et de ma
bêtise. Dès que j'ai pu partir, j'ai pris la direction du retour. J'étais à
quelques kilomètres de la frontière pakistanaise lorsque j'ai appris la nouvelle
des attentats du 11 septembre 2001. Leur horreur avait quelque chose d'irréel
et, pourtant, d'une façon vague et menaçante, je sentais que mon destin était
lié à leurs conséquences. Quelques jours plus tard, la frontière pakistanaise a
été fermée, et le seul passage restait à pied, à travers les montagnes de
l'Hindu Kush.
J'étais avec un groupe de gens dont aucun n'était armé ; la plupart d'entre
eux étaient, comme moi, des enfants égarés de l'islam, attirés en Afghanistan
par une idée d'aventure - certes fausse, et au mauvais moment... J'ai été arrêté
avec eux alors que nous prenions le thé dans une mosquée au Pakistan. Quelques
jours après notre arrestation, nous avons été remis aux Américains. Je
l'ignorais à ce moment, mais nous étions étiquetés "ennemis combattants" - je ne
m'étais jamais senti d'ennemis, je n'avais pas été capturé sur le champ de
bataille et n'avais jamais porté d'arme contre quiconque.
Après deux semaines de cauchemar sur une base militaire US à Kandahar, j'ai
été déporté à Guantanamo, derrière ces barbelés de l'absurdité et du malheur. Il
m'est impossible en quelques lignes de décrire les souffrances et les tortures
endurées et, d'ailleurs, par un paradoxe étrange, ce n'est pas le pire. Le pire
est de découvrir jour après jour que, quoi que je dise, cela ne faisait pas de
différence. Je répétais les mêmes choses aux interrogateurs du renseignement
militaire, de la CIA, du FBI... "Ton dossier avance" : la première fois que j'ai
entendu cette phrase, j'ai cru bondir de joie. Et puis, après des mois de
déceptions, j'ai essayé de m'immuniser contre la plus incurable des maladies :
l'espoir.
Je me souviens qu'un interrogateur, au fil de plusieurs séances, avait tenté
de me préparer psychologiquement au test polygraphe que je devais passer et qui,
selon lui, était infaillible. Après l'épreuve, je suis resté seul une heure dans
la salle d'interrogatoire. Puis il est revenu. "Félicitations, m'a-t-il dit, tu
as réussi le test." Et il m'a donné une boîte de bonbons. Dans le monde
extérieur, pensais-je naïvement, la différence entre mentir et dire la vérité,
entre commettre un crime et ne pas en commettre un, c'est la différence entre
être en prison et être libre. A Guantanamo, c'est une boîte de bonbons.
Durant mes deux années et demie à Guantanamo, j'ai été le témoin direct de
bien des actes de rébellion, qui pouvaient aller des cris à la grève de la faim
et aux tentatives de suicide. "Ils sont intelligents, ils sont créatifs, ils
sont déterminés", a déclaré l'amiral Harris, qui commande maintenant le camp.
"Ils n'ont pas de considération pour la vie, que ce soit celle des autres ou la
leur. Je crois que ceci (les trois suicides) n'est pas un acte de désespoir,
mais un acte de guerre asymétrique dirigé contre nous."
Je suis un musulman tranquille. Je n'ai jamais mené une guerre, fût-elle
asymétrique (?) contre quiconque. Je n'étais pas antiaméricain avant mon départ
et, par miracle, je ne le suis pas devenu après mon retour. A Guantanamo, j'ai
vu quelques visages durcis par l'islamisme radical et la haine, mais la grande
majorité de ceux qui viennent à mon souvenir - ceux qui hantent mes nuits - ont
l'expression du désespoir, de la souffrance, de l'incompréhension qui tourne à
la folie.
Un des paradoxes de mon expérience à Guantanamo est que ce camp a été mon
école : j'y ai appris l'arabe, l'anglais, le Coran et la prière. (Cela pourra en
surprendre beaucoup, mais le Coran est le seul livre qui ne peut pas être retiré
aux détenus, et les appels à la prière sont relayés par haut-parleurs cinq fois
par jour.)
Beaucoup de sources aujourd'hui (y compris des sources militaires américaines)
reconnaissent qu'une majorité écrasante des prisonniers de Guantanamo ne peuvent
sérieusement être accusés d'aucun crime, je suis conscient qu'un petit nombre
d'entre eux a participé à des entreprises criminelles, meurtrières. Mais ce que
j'ai entendu tant de fois résonner de cage en cage dans toutes les langues du
monde, ce n'était pas : "Libérez-moi, je suis innocent !", mais : "Jugez-moi
pour ce que j'ai fait !" Il y a une cruauté illimitée dans un système qui semble
tout aussi incapable de libérer les innocents que de punir les coupables.

---------------------------------

Mourad Benchellali a été détenu aux camps X-Ray et Delta de Guantanamo de
janvier 2002 à juillet 2005. Il doit être jugé par le tribunal correctionnel de
Paris à partir du 3 juillet pour "association de malfaiteur en relation avec une
entreprise terroriste".
Article paru dans l'édition du 17.06.06

_________________
Le Mensonge peut courir un an, la vérité le rattrape en un jour, dit le sage Haoussa
Ma devise:
se SURPASSER ,ne JAMAIS ABDIQUER,TOUJOURS RESTER HUMBLE
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