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 Censure et Empire, Dieudonné et l’usage de l’"antisémit

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mihou
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Localisation : Washington D.C.
Date d'inscription : 28/05/2005

20052006
MessageCensure et Empire, Dieudonné et l’usage de l’"antisémit

Censure et Empire, Dieudonné et l’usage de l’"antisémitisme", par Diana Johnstone et réponse de Danielle Bleitrach.
http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2115
12 mars 2005





Counterpunch, 28 février 2005



Quand le pouvoir devient ouvertement criminel, il est temps de faire taire les gens. A travers l’Empire, ce moment semble arriver. La liberté d’expression est de plus en plus menacée, tant aux Etats-Unis que dans la « vieille Europe », bien que ces attaques viennent d’angles différents .

Aux Etats-Unis, l’assaut est clairement mené par des fanatiques d’extrême-droite comme David Horowitz, qui incite les étudiants à dénoncer les professeurs qui osent tenter de leur enseigner des choses qu’ils ne pensent pas dèjà savoir. Le but est clairement d’interdire toute critique de la politique guerrière des Etats-Unis.

Dans la vieille Europe, l’assaut est plus subtil et probablement moins lucide. Il est mené en partie par des gens qui se considèrent comme étant de gauche et qui semblent parfaitement inconscients du danger qu’il y a à limiter la liberté d’expression.

En Allemagne, il est depuis longtemps illégal de nier l’holocauste : le délit appelé « le mensonge sur Auschwitz » peut être puni de 3 ans de prison. La TV allemande ressasse sans arrêt des histoires sur Hitler et ses crimes comme s’il était caché quelque part et prêt à surgir. Ceci n’a en rien empêché la montée des groupes néo-nazis. Cela a même pu les renforcer, conformément à l’observation, faite dans la sphère soviétique, selon laquelle l’établissement d’une « vérité officielle » - aussi vraie soit-elle -peut être la meilleure façon d’amener les gens à croire le contraire . Mais plus que cela, l’extrême-droite en Allemagne semble gagner du terrain suite à la desillusion, présente surtout en Allemagne de l’Est, face aux politiques neo-libérales, supposées amener la prospérité et qui n’ ont produit que pauvreté et chomage.

En tout cas, le gouvernement de centre gauche formé par les sociaux- démocrates et les verts a entrepris de réagir aux manifestations de l’ extrême-droite en élargissant la loi contre le « Volksverhetzung » -un concept qui peut être traduit comme "incitation des masses" ou "empoisonnement de l’esprit du peuple". A l’avenir, pourraient être poursuivis non seulement ceux qui « approuvent, justifient, nient ou minimisent le génocide contre les Juifs et les Roms » d’une façon qui « trouble l’ordre public » mais aussi quiconque parle de la même façon d’un quelconque « génocide » que condamne toute cour dont la juridiction a été reconnue par le gouvernement de la République Fédérale Allemande.

Or l’histoire judiciaire est parsemée de verdicts célèbres que l’on a dû renverser après de longues batailles menées pour rétablir la vérité. Mais la loi allemande pourrait considérer comme un délit le fait de contester le Tribunal International pour la Yougoslavie, sponsorisé par les puissances de l’Otan pour contrôler et manipuler le conflit des Balkans, à partir du moment où des Serbes sont officiellement reconnus coupables de « génocide ». Quiconque fait remarquer que la définition de « génocide » utilisée par ce Tribunal a été fabriquée pour des raisons politiques et que ses procedures sont manifestement biaisées, risquerait d’être arrêté.

S’il doit y avoir des limites à la liberté d’expression, elle ne devraient s ’appliquer qu’à ce qui a rapport avec des actions. Ainsi, si un leader politique exhorte ses partisans à aller commettre des pogroms, cela peut légitimement être considéré comme un acte criminel. Mais la tendance actuelle élargit la criminalisation du discours bien au-delà de ce type d’ incitations, incluant l’expression d’opinions, y compris des opinions sur des faits passés qui, de par leur nature, peuvent être débattus, mais ne peuvent être changés.

En France, la restriction de la liberté d’expression a commencé aussi avec la criminalisation du « mensonge sur Auschwitz ». Et, comme en Allemagne, cela ne semble pas devoir s’arrêter là. L’incitation à la haine raciale ou à la discrimination est illégale en France depuis 1972. En juillet 1990, l’ Assemblée Nationale a adopté un amendement qui étend la loi de 1972 aux personnes qui contestent l’existence de crimes contre l’humanité, ainsi que les définit le tribunal de Nuremberg et qui « ont été commis soit par des membres d’une organisation déclarée criminelle, (..) soit par une personne considérée comme coupable par la juridiction française ou internationale ». Le but de cette loi vise clairement la punition des déclarations niant la réalité du génocide nazi contre les juifs. Cependant, la référence non spécifique à « une juridiction internationale » peut avoir ouvert involontairement la porte à la poursuite de personnes contestant les verdicts de tribunaux très différents, par exemple le Tribunal de La Haye, lié à l’Otan.

En 1990, l’amendement, connu sous le nom de « loi Gayssot » a été introduit par un député communiste. Il semble que la gauche française, particulièrement le Parti Communiste, dans son désir compréhensible de préserver l’héritage de la résistance française pendant la deuxième guerre mondiale, n’a pas vu de danger dans la création d’un précédent punissant des discours comme s’il s’agissait d’actes.


Dans les années récentes, le contexte a considérablement changé. Devant la protestation mondiale contre la façon dont sont traités les Palestiniens, des efforts croissants ont été faits pour étendre la définition de l’ « antisémitisme » , afin d’ y inclure toute critique d’Israël. En insistant sur le fait qu’il n’y a pas de différence entre les juifs et l’ « état juif » ( proposition vigoureusement contestée par de nombreux français d’ origine juive) et donc que la critique d’Israël s’identifie avec l’ "antisémitisme", les ultra-sionistes semblent provoquer l’antisémitisme qu’ ils dénoncent. Que ce soit délibéré ou non est discutable. La France a la plus grande population juive d’Europe, une population professionnellement qualifiée et assimilée, et Sharon essaie ouvertement de l’attirer en Israël en proclamant que les juifs ne sont en sécurité nulle part ailleurs, et surtout pas en France, à cause, soi disant, de l’antisémitisme.

Dès que la critique d’Israël est identifié à l’antisémitisme elle devient taboue. Un des principaux spécialistes de cette intimidation morale est Roger Cukierman, un sioniste très à droite, qui préside le CRIF( Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) . En avril 2002, Cukierman a même applaudi le score surprenant de Le Pen au premier tour des élections présidentielles comme étant "une bonne leçon pour les Arabes" . Cukierman ne représente sûrement pas les nombreux citoyens d’origine juive qui ne sont pas membres des organisations juives. Néanmoins, le dîner annuel du CRIF est devenu un « must » pour les leaders politiques français, qui, chaque année, écoutent docilement les imprécations de Cukierman les accusant de ne pas faire assez pour arrêter l’ antisémitisme. (Une seule exception est venue lorsqu’un Vert, il y a deux ans, a quitté la salle, lorsque Cukierman a assimilé « les Verts et les Rouges » aux "Bruns" en raison de leur soutien aux Palestiniens). Cette année, 16 ministres baissaient la tête tandis que Cukierman attaquait la politique étrangère du président Chirac. Ce qui veut dire son opposition à la guerre en Irak et sa tentative de poursuivre une politique équilibrée au Moyen-Orient.

Ce qui illustre à quel point, et de façon croissante, « le combat contre l’ antisémisme » peut être injecté dans les discussions géopolitiques comme prétexte pour stigmatiser l’opposition croissante à la politique d’Israël et des Etats-Unis.

Cette stigmatisation a atteint un sommet avec la campagne visant à faire taire, légalement ou illégalement, l’humoriste Dieudonné. La campagne a commencé en décembre 2003, juste après un court sketch où Dieudonné, déguisé en colon des territoires palestiniens occupés, a appelé les jeunes à rejoindre « l’axe du bien americano-sioniste ». Ce qui fut ponctué par l’ expression « Isra-heil », qui suscita un tollé. Les organisations sionistes ont réussi à forcer les salles un peu partout en France à annuler les spectacles de Dieudonné, parfois en les menaçant de violences. Néanmoins, il a gagné tous ses procès. Quand il réussissait à trouver une salle pour son spectacle, elle était pleine et une « standing ovation » l’attendait.

Comme il arrive souvent, l’éducation catholique de Dieudonné en a fait un libre-penseur, critique acerbe de toutes les religions. Dans ses spectacles, il parodie régulièrement toutes les religions sans excepter l’animisme de ses ancêtres africains. L’insolence est une constante de l’humour français, qui n’hésite pas à ridiculiser le catholicisme comme l’Islam en des termes très offensants.

Insistant sur son engagement en faveur de l’égalité et des valeurs universelles, Dieudonné a refusé de se censurer comme le lui demandaient ses critiques. Ils l’ont attendu au tournant. Dans une conférence de presse à Alger le mois dernier, il a utilisé l’expression « pornographie mémorielle », forgée par l’historienne israélienne Idith Zertal, faisant référence à certains aspects de la commémoration de l’holocauste. D’après Dieudonné, aucun journaliste algérien n’a jugé bon de rapporter cette expression qui, dès lors, se réduisait à une expression d’opinion privée. Elle n’en fut pas moins saisie par un site sioniste, www.proche.orient.com, qui propagea l’expression, ajoutant que Dieudonné avait qualifié la Shoah de « pornographie mémorielle ». Une nouvelle et très violente « affaire Dieudonné » était lancée.

Le fond de commerce des humoristes est souvent l’excès et le mauvais goût. Sur ces deux plans, Dieudonné est relativement bénin. Son personnage est plutot bonhomme, sans le venin qui caractérise certains présentateurs de talk shows américains. De retour à Paris, Dieudonné a donné une conférence de presse, pour dire que ses propos avaient été déformés, qu’il n’avait jamais mentionné la Shoah comme telle, et qu’il respectait les victimes de cette immense tragédie.

Mais il n’a pas suffit de corriger la citation inexacte. Quels que furent les mots prononcés, les journalistes hostiles voulaient savoir, « mais qu’ avez-vous voulu dire » ? En d’autres termes, « que pensez-vous » ? La criminalisation des mots dits conduit inévitablement à la criminalisation des pensées non dites.

Expliquant sa position politique, Dieudonné affirme que son combat contre le racisme l’amène à s’opposer au "communautarisme exacerbé" qui dresse certaines communautés religieuses contre d’autres. Pourquoi n’existe-t-il pas de monument aux victimes de la traite des esclaves ? Pourquoi existe-t-il des financements pour 150 films sur l’holocauste alors qu’il n’a pu obtenir aucun financement pour un film sur « le code noir », qui fut la base légale du commerce français des esclaves ?

Ceci n’a en rien calmé ses critiques, et, dans les jours qui suivirent, les attaques dans les médias se firent encore plus virulentes. Bernard Henry Levy qualifia Dieudonné de « fils de Le Pen » - en dépit du fait bien connu que dans sa ville de Dreux, Dieudonné avait été un opposant actif au Front National de Le Pen.

Les annulations et les menaces de mort sont arrivées en masse chez Dieudonné. Même s’il gagne devant les tribunaux, comme ce fut le cas précédement, les medias cherchent clairement à le détruire. La signification de cette campagne va bien au-delà de ses conséquences sur la carrière d’un artiste de talent. Deux conséquences plus générales sont à signaler.

Premièrement, la campagne contre Dieudonné s’avère être une tentative de réduire au silence une des principales voix de l’universalisme laïque qui a des partisans parmi les jeunes de toutes les communautés de France notamment - mais non exclusivement- parmis les enfants d’immigrants d’ Afrique et des pays arabes. Beaucoup d’entre eux, contrairement à lui, sont croyants. Mais si des jeunes filles voilées peuvent rire de ses satires contre les extrémistes musulmans, pourquoi une satire similaire contre des colons sionistes orthodoxes est-elle interdite ? Pourquoi le CRIF a-t-il plus d’influence qu’une quelconque organisation représentative de la communauté musulmane, bien plus nombreuse ? L’universalisme laïque de Dieudonné n’est-il pas une saine réponse à la menace d’un conflit intercommunautaire religieux ?

Deuxièmement, et ce qui est sans doute le plus important, la campagne contre le comique français est l’indice d’une tendance générale visant à utiliser l ’accusation d’ "antisémitisme" chaque fois qu’il s’agit de critiquer la politique des Etats-Unis au Moyen -Orient, y compris la conquête de l’ Irak. C’est parfois flagrant, parfois plus subtil. L’expression « pornographie mémorielle » manque sans aucun doute de précision et de bon goût. Mais elle n’en exprime pas moins une certaine lassitude, qui existe aussi chez de nombreux lycéens juifs, devant la constante commémoration d’une terrible tragédie passée, à l’exclusion d’autres (le bombardement d’Hiroshima par exemple). On peut penser de plus en plus que cette répétition ne contribue nullement à empêcher que « cela ne se produise à nouveau ». Au contraire, elle est exploitée pour faire taire toute opposition à la politique actuelle de guerre des Etats-Unis et de son principal partenaire au Moyen-Orient. C’ est une telle opposition, après tout, qui était le sens de la parodie de Dieudonné sur « l’axe du mal », et qui concerne essentiellement le présent et le futur immédiat et non une quelconque négation du passé.

Sur le plan idéologique, la référence constante à l’holocauste, lièe à la suggestion qu’une nouvelle persécution des juifs d’Europe pourrait commencer demain, crée un clivage subtil mais profond entre les Etats-Unis et l’ Europe. Concernant l’Allemagne c’est évident ; mais également en France, où les justifications sont bien moindres, mais l’insistance des critiques américains tout aussi forte, la référence à l’holocauste maintient un sentiment de culpabilité, et disqualifie ces puissances européennes dans leur volonté de jouer un rôle géopolitique à l’avenir.

Au contraire, pour les Etats-Unis, l’holocauste est devenu la clef majeure d ’une ideologie qui justifie ses interventions militaires pour « sauver les victimes » partout dans le monde. Ceci se base sur le mythe ( qui ignore, entre autres, le rôle décisif de l’Armée Rouge dans la défaite du Troisième Reich) que ce sont les Etats-Unis qui sont finalement venus au secours des victimes de l’holocauste. L’implication de ce mythe, qui soutend l’énorme exagération du « retour de l’antisémitisme » en France, vise à faire croire que les Européens, laissés à eux-mêmes, recommenceront à persécuter les juifs. Et que seuls les Etats-Unis peuvent les en empêcher.

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Censure et Empire, Dieudonné et l’usage de l’"antisémit :: Commentaires

Ainsi, le mythe des interventions militaires bienveillantes des Etats-Unis est renforcé par l’exploitation idéologique de l’holocauste tout autant que la « vieille Europe » en est affaiblie. Ceci est une des raisons pour lesquelles les politiciens et les medias européens qui veulent voir leur pays suivre Washington - et qui sont loin d’être tous juifs -, trouvent politiquement utile de rappeler le plus souvent possible l’holocauste. Il ne s’agit pas ainsi de respecter les victimes mais de les exploiter. Par un perpétuel chantage implicite, les politiciens et les medias pro-Otan paralysent l’Europe et la disqualifient comme opposante aux guerres menées par les Etats-Unis afin de remodeler le Moyen-Orient.

Il semble qu’il y a eu bien plus d’indignation dans les medias français à propos d’un reportage douteux concernant quelques remarques de Dieudonné qu’ à propos de la totale destruction de la ville de Fallujah en Irak. Dans un monde pareil, reste-t-il encore de la place pour un humoriste ?

Diana Johnstone est l’auteur de « La Croisade des Fous : Yougoslavie, Otan et illusions occidentales », publié en anglais par Pluto Press et à paraître en français au Temps des cerises.


- Source www.counterpunch.org


À Propos de l’ article Censure et Empire de Diana Johnstone


Par Danielle Bleitrach


À partir de la manière dont les médias européens, et singulièrement à partir du cas Dieudonné, les médias français ont procédé à un véritable lynchage de cet artiste en l’accusant d’antisémitisme, Diane Johnstone analyse "la diabolisation" dont sont victimes des dirigeants de peuples que l’on souhaite envahir comme Saddam Hussein ou Milosevic. Elle dénonce l’installation d’un délit d’opinion, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme ou plutôt contre la judéophobie et montre que des lois contre le racisme, comme la loi Gayssot, en fait aboutissent à une propagande contre des peuples et justifient les atteintes aux libertés civiques voulues par l’Empire. je ne suis pas en désaccord avec certains aspects de cette analyse, mais l’angle sous lequel est pris ce à quoi nous sommes confrontés me paraît inopérant et parfois dangereux.
LA SITUATION EN FRANCE

Nous sommes aujourd’hui pris en France, entre deux groupes qui tous les deux jouent "le communautarisme" à leur manière, ceux qui hurlent à l’antisémitisme dès que l’on dénonce Israël mais aussi fonctionnant en miroir, en véritables "alliés objectifs" des groupuscules néo-nazis.

Comme je l’ai expliqué à plusieurs reprises, la France est un objectif de choix pour ce genre d’interventions parallèles pour une série de raisons

- C’est le pays d’Europe où il existe le plus grand nombre de citoyens de confession juive et musulmane, dont une grande partie provient d’anciens pays colonisés.

- La France conserve une politique coloniale ou néo-coloniale qui lui assure sur la scène internationale un rôle de grande puissance et favorise le pillage de ses propres intérêts.

- Elle est prise de ce fait dans un système complexe de vassalité et d’indépendance à l’égard des États-Unis. Ceux-ci interviennent plus ou moins directement tant dans son ancien empire colonial, que dans ses problèmes internes pour remettre en cause sa vocation laïque et républicaine. Les États-Unis et les partisans apointés ou non de l’Atlantisme tentent d’entraîner sa soumission à l’Empire à partir des intérêts impérialistes français et de la pression communautariste interne. Il est clair que cet atlantisme est entretenu par de grands intérêts économiques et a de puissants relais dans les médias [1] et dans les partis politiques y compris le PS. La construction européenne et ses contradictions reflètent également ces enjeux entre indépendance et vassalité. En revanche l’opinion publique française demeure très anti-atlantiste.


LE CONTEXTE DE PROPAGANDE MÉDIATIQUE :

Donc nous avons un sytème de propagande, voire un rôle des partis, partiellement en rupture avec l’opinion publique française. La crise politique et médiatique est une réalité que traduit la perte d’audience de la presse, la montée de l’absentionisme.

C’est dans ce contexte qu’il faut resituer le lynchage de Dieudonné autant que les campagnes de diabolisation de certains peuples ou gouvernants. Cela impose de relativiser leur influence réelle [2] . Il est clair que la majorité des Français condamne la politique d’israël, est contre la guerre en Irak et considère avec suspicion la construction européenne. Il faut une sainte alliance, comme dans le cas actuel du Liban, entre les partis politiques, le gouvernement français, la totalité des médias et les États-Unis pour faire passer l’idée que la Syrie serait l’agresseur. De même, la tentative de lier la politique d’Israël à la dénonciation de l’antisémitisme supposé français se heurte à de fortes résistances.

Donc il faut d’abord poser le contexte de ce scepticisme de l’opinion publique française avant d’aborder le phénomène médiatique, celui des dirigeants politiques, voire des organisations confessionnelles comme le CRIF.
C’est eux que dénonce légitimement Diane et qui semblent régner en maître dans les médias français, parmi eux les plus bruyants sont tous ceux qui hurlent à l’antisémitisme dès qu’il est question de la politique d’Israël, voir de la critique du projet sioniste. Il est clair que je suis d’accord sur son analyse du rôle du Président du CRIF. Sa récente intervention a soulevé l’indignation non seulement des Français d’origine juive, mais de tout Français attaché aux valeurs républicaines et la laïcité. Ses foucades correspondent au "dérapage" de Sharon appelant les Juifs de France à rejoindre Israël parce qu’ils subiraient en France et même en Europe un intolérable antisémitisme. Cette intervention avait été faite devant un groupe de citoyens nord-américains. Dans tous les cas, il s’agit d’une intervention politique et non confessionnelle qui vise selon moi un triple objectif :
LE CONTENU IDÉOLOGIQUE DE LA PROPAGANDE :

1)- Il s’agit de transformer une appartenance confessionnelle et une sensibilité "culturelle" par le biais de la famille, en appartenance à un peuple, ce qui caractérise dés le départ le projet sioniste.

L’extermination des Juifs par les nazis en Europe, qui ont prétendu définir non seulement un peuple mais une race, se fondait sur la même logique. La meilleure réponse me paraît être de démonter ce thème du "peuple" et de la race. Il faut impitoyablement dénoncer la mystification sur laquelle repose une telle vision du "Juif".

Non seulement les Juifs ne forment pas une race, mais même pas un peuple et comme l’a démontré Maxime Rodinson [3], les Palestiniens ont toute chance d’être les descendants de la population d’origine.

Il a fallu l’héritage de l’antisémitisme chrétien, catholique et orthodoxe, européen qui obsessionnellement a dénoncé le peuple "déicide" [4] pour développer la judéophobie européenne.
Face à la crise des années trente, le capitalisme a créé des boucs émissaires à partir de cet héritage pour dévoyer la colère des masses.

Il a fallu également une vision néo-coloniale européenne pour inventer que la Palestine était une "terre sans peuple" pour "un peuple sans terre". Le sionisme est donc le produit d’une mystification séculaire européenne dont une partie des Juifs a été autant les promoteurs que les victimes, et qui a engendré le martyre du peuple Palestinien, une déstabilisation de tout le Moyen-Orient, largement utilisée par les potentats arabes, alliés des USA pour continuer à opprimer les peuples.

J’affirme que de ce point de vue le Président du CRIF, certains néo-nazis jouent sur cette mystification, l’entretiennent. L’intervention humoristique de Dieudonné était plus que contestable parce qu’elle restait dans ce registre.


2)- Il s’agit de transformer un génocide, celui de l’extermination des Juifs par les nazis en expérience unique, le summum du "Mal", en refusant de lier ce génocide à d’autres tout aussi massifs et atroces mais dont on refuse de reconnaître l’exemplarité.

Je pense en particulier au génocide des Amérindiens. Todorov rappelle qu’en 1500, la population du globe devait être de l’ordre de 400 millions, dont 80 millions étaient des Indiens d’Amérique.Au milieu du XVIe siècle, il n’en restait plus que 10 millions. Pour le seul Mexique, à la veille de la conquête sa population était de 25 millions, en 1600, elle est de un million. [5]

Il en est de même de la traite des noirs dont les chiffres sont tout aussi accablants et il a consisté à installer durablement chez les victimes l’idée de leur non appartenance à l’humanité, ce qui est bien le principe des camps de concentration, la base de tout cela est non seulement une idéologie nauséa bonde, mais un rapport de classe où des hommes doivent devenir des choses.

Le seul fait qui justifie l’exemplarité de l’extermination des Juifs est que le régime nazi a été vaincu et que les vainqueurs sont au pouvoir sans que l’on ait jamais cherché à élucider qui étaient les maîtres, les bailleurs de fond du IIIe Reich. De fait le capitalisme repose sur un ordre mondialisé qui continue à piller et à exploiter les peuples du sud. Dans des continents, en particulier en Amérique du sud, la haine raciale n’est que la forme d’une alliance entre une bourgeoisie compradore et les multi-nationales financiarisées pour asseoir le pillage de peuples entiers.

En tant que communiste je pense que seul le communisme a été au XXe siècle une tentative de remise en cause de cet ordre impérialiste, la seule remise en cause qui liait la dénonciation de tous les génocides et le rôle des exploiteurs. La défaite du communisme européen, liée pour une part à la division Chine Union Soviétique, n’a pas permis cette élargissement de la dénonciation des crimes racistes.

L’isolement de la Shoa, la création d’un super-racisme et le développement des communautarismes de tout accabit, participe de cette défaite du communisme et de la victoire de l’impérialisme.


3)- Nous sommes confrontés à une nouvelle crise du capitalisme et de l’impérialisme. Face à cette crise, il y a ceux qui font du projet impérialiste l’éternelle victoire de "la démocratie" sur la barbarie qu’elle soit "raciale" ou "totalitaire", limitée au seul nazisme. Ceux-là inventent un occident assiégé par "la barbarie", tous ceux qui dénoncent l’impérialisme deviennent des terroristes en puissance, voire des "antisémites", on entend d’ailleurs de plus en plus lier antisémitisme et "anti-américanisme".

Il s’agit également de dévoyer les résistances. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, pendant plus de 20 ans, l’ordre impérialiste dans sa forme néo-libérale s’est imposée aux peuples. Ce qui s’est traduit par un creusement monstrueux des inégalités, un enfoncement de continents entiers dans le sous-développement etladestructiondesêtreshumainsetdes ressourcesnaturelles,le développement deguerres néo-coloniales aujourd’huisouscouvert de lutte contre le terrorisme. L’impérialisme US, mais aussi l’Europe portent ce modèle sur toute la planète. Le leader est les États-Unis, l’État d’israël partout joue avec les États-Unis et l’Europe apporte la dimension "idéologique" de "la défense des droits de l’homme" à ce pillage, à l’aggression. On aboutit ainsi au paradoxe que l’Europe qui a en quelques siècles engendré génocides colonialistes, deux guerres mondiales et l’extermination nazie, se fait une vertu dans la vassalité à l’ordre impérial. La dénonciation de la barbarie nazie, "le plus jamais ça" face à l’extermination nazie est en quelque sorte la justification de son droit à dire ce qui est "barbare" et ce qui ne l’est pas. En violation de l’État réel de la planète, de la montée des résistances, la vassalisation aux USA passe par le "choc des civilisations". C’est dans un tel contexte que la dénonciation de la seule judéophobie prend tout son sens.

Mais cette dénonciation a un revers, celui d’une extrême-droite qui développe des thèmes racistes entre victimes. On a parlé à propos de l’instrumentalisation de l’extermination des Juifs d’industrie de l’holocauste, je ne vois pas en quoi ce langage inutilement provocateur aide à la compréhension, mais le phénomène désigné est bien réel, encore faut-il l’analyser en ne confondant pas les organisations juives type le CRIF et "le Juif", en développant la thèse d’extrême-droite du complot par exemple à partir des néo-conservateurs qui seraient tous "Juifs" et en transformant l’alliance impérialiste entre USA et Israël en inventant un gouvernement US manipulé par "les Juifs". Ce qui ressemble étrangement à l’idéologie nazie, qui a été un anti-capitalisme des imbéciles. Tandis qu’on attaquait le boutiquier juif, on laissait en paix les barons de la Ruhr.


Parrallélement, on assiste à la montée d’une extrême-droite raciale des victimes, par exemple certains noirs nord-américains, qui accusent "les Juifs" de nier l’esclavage, la discrimination dont ont été victimes "les noirs" de la part des blancs. Il est à noter là encore qu’à partir du moment où les mouvements noirs et leurs leaders ont défendu la dimension de classe de la discrimination, ils ont été executés, alors que ces mouvement racistes sont pour le moins encouragés. Il s’agit d’opposer les victimes entre elles et il est clair là encore que ceux qui veulent faire de l’antisémitisme un super-racisme et ceux qui opposent l’extermination des Juifs, le privilège dont sa reconnaissance jouirait à d’autres génocides et attriburait aux Juifs ce privilège, jouent dans le même registre.

Le thème du "terrorisme" et celui de "l’antisémitisme" sont exploités par le CRIF et les atlantistes, mais parallélement des branches plus ou moins renégates de la CIA comme Al qaida, comme des néo-nazis, tentent de leur donner corps en faisant du "juif" et non de l’impérialisme le bouc émissaire. Il est remarquable que ces gens n’interviennent que sur Israël, sur le sionisme, sur le "citoyen juif"( ?) qu’on appelle à "la conversion", surla "juiverie internationale, et que jamais il ne soit question de l’impérialisme, des rapports de classe, si ce n’est pour inventer que les capitalistes sont tous juifs. Il est évident que Diane Johnstone ne rentre en rien dans cette catégorie d’obsédés de la judéophobie, mais son texte est déjà utilisé, détourné par eux.

Il faut dénoncer fermement toute tentative d’amalgame entre Israêl et "le Juif" qu’elle vienne du CRIF, des sionistes de tout accabit ou des néo-nazis, voire de Dieudonné lui-même.

Dieudonné joue actuellement dans ce registre et tente dangereusement de se créer un "public" sur cette base. La seule chose que j’ai envie de lui répondre est que pas plus que l’extermination des Juifs ne justifie un appel à l’adhésion inconditionnelle à Israël, pas plus l’esclavage des noirs ne justifie l’adhésion à une vision raciale de l’impérialisme.


LA RÉPONSE :

J’affirme pourtant comme Diane Johnstone que le lynchage médiatique dont Dieudonné a été l’objet non seulement ne se justifie pas, mais qu’ il faut le combattre non parce qu’on est d’accord avec ce que dit Dieudonné, j’ai dit plus haut mes propres désaccords avec sa vision plus ou moins "raciale" des questions politiques que sont la situation de Palestiniens, le rôle de l’État d’israël, voire l’analyse de la traite des noirs, mais parce que ce lynchage est un "délit d’opinion", et parce que la désignation d’un "délit d’opinion" de ce type contribue à créer une solidarité autour des pilleurs de la planète alors que montent les résistances. Donc sur cette question je suis d’accord pour une part avec Diane Johnstone. Le principal dans cette affaire est de refuser d’abord le lynchage médiatique.

Il faut juger ce qui est dit réellement, en montrer les dérapages possibles mais refuser les procés d’intention. Et aujourd’hui Dieudonné est victime d’un procés d’intention, il s’agit de tout côté, amis et ennemis, de le pousser à une expression, pour entretenir à la fois l’idée de "la barbarie" des "peuples du sud", de leur volonté terroriste, agressive, non seulement face à la mondialisation impérialiste, mais également dans nos propres pays, dans nos banlieues. Bref de transformer les victimes en danger potentiel... La référence à "l’antisémitisme" comme au ""terrorisme" ne sert qu’à créer l’idée d’un occident assiégé.

C’est pourquoi je dois dire que l’angle d’attaque de l’article de Diane, comme d’ailleurs celui d’un grand nombre de nord-américains, consistant à dénoncer le viol du principe du droit à l’opinion quelle qu’elle soit, me paraît extraordinairement intellectuel et sophistiqué au regard de ce que sont les sociétés occidentales.

Nous sommes aujourd’hui dans ces société devant un véritable système de propagande dominé par les patrons des médias, les annonceurs publicitaires.

Les intellectuels qui ont droit à la parole dans ce système n’ont plus rien à voir avec Voltaire, Zola, ou Sartre, il s’agit de pseudo-experts apointés à qui on donné la parole non à cause de leurs travaux mais parce qu’ils disent ce que les médias exigent d’eux. Que Chomsky exige le droit aux négationnistes d’exprimer leur opinion tant qu’il ne s’agit que d’opinion, que Diane dénonce en priorité la loi Gayssot comme liberticide et que tous ces intellectuels respectables aboutissent à faire porter leurs coups non contre le sytème de propagande qui les censure impitoyablement mais viennent renforcer les alliés objectifs des premiers, les néo-nazis, me paraît un combat mené dans un réduit, dans un ghetto élitiste, dans l’espace concédé par ceux qui ont réussi à faire partager à l’immense majorité du peuple nord-américain, qui n’est ni meilleur, ni pire que nous, la thèse que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive et était l’allié d’Al quaida.

Peut-être suis-je trop marquée par l’idée de Saint Just : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté". Certes me dira-t-on on ne sait jamais où cela s’arrête, mais je refuse de me battre la coulpe sur le mode où m’y invitent ceux qui dirigent le système de propagande, en refusant toute coercition révolutionnaire contre les ennemis du genre humain qu’il s’agisse du capital ou des racistes et nazis. Aux jacobins, je vais encore et toujours m’asseoir aux côtés de Robespierre... Et de Lénine... Je suis pour un syncrétisme révolutionnaire intégral, mais également pour la désignation des ennemis, et je ne vais pas me battre pour leur droit à l’expression... C’est là mon principal point d’opposition avec l’article de Diana Johnstone.

Je pense que cette différence tient pour beaucoup à notre ancrage dans deux sociétés différentes et dans la société nord-américaine, la position de Diana Johnstone ou celle de Chomsky appuyant la publication des thèses négationniste ne souffre aucune ambiguité, il n’en est pas de même en France.

Je suis convaincue que les intellectuels ont un autre rôle à jouer aujourd’hui, ils doivent rassembler, partir de ce à quoi sont confrontés les peuples. De ce point de vue, je souhaiterais qu’en Europe, les intellectuels qui refusent système de propagande, lynchage médiatique, diabolisation, ignorance des peuples, participent à ce qui est en train de naître en Amérique latine, je pense en particulier à l’appel lancé à Caracas en novembre 2004 et qui n’a reçu aucune audience en Europe où la question posée a été celle de la défense de l’humanité.

Danielle Bleitrach, sociologue, 4 mars 2005.
 

Censure et Empire, Dieudonné et l’usage de l’"antisémit

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