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 La traite des esclaves

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mihou
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15052006
MessageLa traite des esclaves

L'Actualité, no. Vol: 24 No: 5
1 avril 1999, p. 52

International

La traite des esclaves

Weber, Olivier

Dans le Soudan islamiste revit la traite des esclaves. Une arme pour arabiser le Sud, chrétien. Un crime contre les enfants, perpétré au nom d'Allah.

Quand il est revenu au pays, avec ses haillons et son short trop grand, les pieds ensanglantés par les cailloux, Aluk ne croyait pas retrouver de si vertes vallées. Il a cligné des yeux, a secoué sa crinière d'adolescent. Comment les siens peuvent-ils souffrir de famine, dans ce Soudan méridional aux terres si fertiles? Pourquoi les Dinkas, les hommes noirs du Sud à la haute silhouette, seraient-ils soumis à la disette, au terrible destin des ventres creux, et condamnés à quémander l'aide du ciel, larguée avec des bruits mats par les immenses oiseaux d'acier blancs?

Aluk a beau se frotter les yeux, il ne reconnaît plus les plateaux ni les plaines de son enfance, les pâturages où il menait les buffles et les chèvres. Voilà bien longtemps qu'il a quitté son village aux toits de chaume. Emmené en captivité comme du vulgaire bétail par des hommes en djellaba blanche et à la peau moins noire que la sienne, là-bas, vers le Nord brûlant, à 10 jours de marche, au-delà de la rivière Bahr el-Arab, au pays des maîtres durs et au coeur sec. À 14 ans, Aluk Alor vient de connaître le plus beau jour de sa vie: son affranchissement, la veille, grâce à l'audace d'un marchand arabe qui rachète des esclaves ou les aide à s'évader afin de les convoyer vers leurs familles.

Car Aluk aux longues jambes, à la démarche gracieuse d'une gazelle et au regard encore apeuré traîne derrière lui un triste et lourd passé: quatre années d'esclavage, tout comme son petit frère Deng, âgé de 12 ans. Une pratique qui, loin de disparaître au Soudan - le plus grand pays d'Afrique -, renaît de ses cendres et représente une arme entre les mains du régime islamiste de Khartoum, qui tente d'imposer la charia, la loi coranique, aux peuplades du Sud. Quitte à encourager la servitude comme aux temps anciens de la traite des Noirs, lorsque les trafiquants appelaient leurs captifs «bois d'ébène», afin de rappeler la couleur de leur peau. Au Soudan, à entendre les commerçants arabes et plusieurs organisations des droits de l'homme, les esclaves se compteraient par dizaines de milliers.

Lorsqu'on suit Aluk à l'orée des champs de Wanyjok, dans la province du Bahr el-Ghazal, le pays des gazelles, entre maisons de pisé et abris de bergers, on découvre sous les arbres des corps faméliques, des chairs distendues sur des silhouettes au regard vide, des joues parcheminées et creusées comme des calebasses. La mort rôde, les vautours aussi.

Et puis, au bout du champ, on constate dans le sillage d'Aluk que les villageois continuent leur labeur, comme si de rien n'était. Eux survivent. Ils n'ont pas été déplacés par la guerre, protégés par les rebelles du SPLA, l'Armée de libération des peuples du Soudan, qui mène une guérilla contre le régime de Khartoum depuis 1983. La sécheresse, ainsi, n'est qu'un des facteurs: au Sud-Soudan, pays des ombres vacillantes, chrétien et animiste, la famine a d'abord été engendrée par la guerre avec le Nord, arabe et musulman.

Dans la savane aux ombres miséreuses de Wanyjok, Aluk et son frère viennent de retrouver leur mère, Abuk, dont les larmes ne parviennent pas à couler. La trentaine, les cheveux courts, vêtue d'une robe à carreaux, un collier jaune autour du cou, elle caresse longuement la tête de ses fils. Alors, sous l'auvent sur pilotis de la case de tante Achok, l'aîné se met à parler, avec un débit rapide, des phrases hachées, trop longtemps retenues, dans une langue, le dinka, qui lui fut interdite par son maître. Aluk a deux plaies purulentes sur les jambes. Les traces des chaînes.

C'était un jour de semaine en 1994, lors de la saison sèche. Dans les pâturages où il jouait avec ses camarades d'école, à l'orée de son village, Aluk, qui avait 10 ans, entendit un martèlement sourd sur le sol, comme un troupeau de buffles. Puis des cris. Au loin s'éleva une fumée. Aluk comprit aussitôt: les chevaux venus du Nord... Bientôt surgiraient les cavaliers arabes comme au temps des antiques rezzous, lorsque des hommes enchaînaient d'autres hommes. Aluk regarda son petit frère Deng et ses camarades, cachés dans les hautes herbes, terrorisés. L'un d'eux, Garang, rampa à ses côtés: «Ils sont arrivés au village, ils ont tout brûlé; ton père est mort, ils ont tué tous les hommes.» Aluk se mit à trembler, et lui revinrent en mémoire les récits du grand-père sous l'arbre du village certain jour de grande chaleur, les récits horribles des raids menés par les Arabes, les terribles murahilin, les miliciens armés par Khartoum pour combattre le Sud.

À ces mercenaires de la loi coranique on promet la lune et maints butins: bétail, petits trésors pillés dans les cases des notables, et surtout des esclaves, des cohortes de Noirs asservis. Les guerriers venus du Nord ne montrent aucune mansuétude: les adultes mâles sont tués. Trop vieux, pas assez dociles pour devenir de bons esclaves. Au passage, les cavaliers saccagent les églises et mutilent les prêtres.

Brusquement, une ombre surgit dans les fourrés devant Aluk. Un cavalier armé d'un fusil et d'un sabre s'empare de lui et de son frère de huit ans, les attache à son cheval et les emmène vers un campement dans la forêt. En chemin, les deux captifs ne rencontrent que ruines. Le village de Bac a été rasé, et la case familiale n'est plus qu'un souvenir fumant. Où se terre leur mère?

Commence une longue souffrance. Pendant huit jours, Aluk et son petit frère marchent comme des forcenés, sans manger durant les quatre premiers jours, dans un désert chaud au ciel trop pur. Puis ils rejoignent une longue colonne qui chemine au loin, des esclaves eux aussi, des enfants tremblants, des filles en haillons, des femmes, deux d'entre elles avec un bébé dans les bras, à bout de forces, une queue interminable, une colonne du désespoir qui déjà a oublié de gémir. Certains ont les mains attachées, d'autres non, mais tous errent comme des aveugles, à tâtons, au bord de l'épuisement. Aluk reconnaît trois de ses camarades dans la file. Aucun homme, en revanche. «Si vous tentez de vous enfuir, on vous tue!» crie le chef de bande à la barbe courte. «Vous n'êtes que des Dinkas, des abid!»

À coups de trique et de fouet, Aluk apprend ce que signifie être abid: esclave, synonyme de Soudanais du Sud, de sauvage, de sous-homme. Le blanc des djellabas qui tournent devant lui, dans un océan de peur et de fatigue, devient la couleur de l'enfer. Blanc comme l'horizon de l'inconnu, où l'on compte non pas en heures mais en coups de cravache - quatre jusqu'à la prochaine mare d'eau saumâtre, huit jusqu'au coucher du soleil, encore deux pour préparer le feu des négriers. Blanc comme la douleur de la lanière de cuir sur la peau. Blanc comme le turban qui se présente au bout de la piste, dans la ville de Babanussa, le turban du maître, Mohamad Abakar, commerçant aux trois épouses et aux innombrables enfants, «propriétaire» de six esclaves, adolescents pour la plupart.

Là, dans la maison du négociant qui se prend pour un seigneur, au milieu de la ville, à quelques pas du poste central de la police et à 875 km de Khartoum, Aluk et son frère connaissent un nouvel enfer. Du lever au coucher du soleil, ils doivent garder les vaches et les chèvres, courir chercher de l'eau, nettoyer la maison. Les coups pleuvent, encore et toujours. «Je ne comprenais pas; même quand je faisais quelque chose de bien, mon maître me battait, gémit Aluk. Pour lui, nous n'étions que des chiens. On dormait dans l'étable. Quand nous étions malades, on n'avait rien, pas même un petit médicament; il fallait continuer à travailler. Si on s'assoyait, on était battu. Pour manger, on nous jetait les restes une fois par jour, à midi. Nous avions faim. De temps à autre, ses enfants nous donnaient du pain.»

Un jour, le maître leur a crié: «À partir d'aujourd'hui, vous ne travaillerez que le matin. Vous irez au khalwa pour devenir de bons musulmans.» Aluk et son frère reprennent espoir: le khalwa, c'est l'école coranique. Ils en entendent parler depuis des mois. Mais les cours ne sont pas un répit. Le maître de l'école les fouette à son tour, et le soir, l'enfer continue dans l'antre du négociant. Aluk et Deng doivent se convertir à l'islam et subir la circoncision; ils sont sommés de prier cinq fois par jour, de suivre les rituels du Coran, d'apprendre par coeur les sourates en arabe. On leur donne des prénoms musulmans, Ibrahim pour l'un, Anouar pour l'autre.

Parler le dinka leur est interdit, et le moindre mot dans cette langue vaut un coup de fouet. Mais les deux frères, la nuit, enfreignent le tabou, à voix basse, dans la paille et l'odeur de bouse. Ils apprennent à survivre comme ils ont appris à pleurer, en secret. Ils se rappellent les chasses dans la savane, sagaie en main, l'école sans bancs, sur la terre battue, avec des chants et un livre pour 10, les fêtes au village, la nuit, à la lumière d'un feu de bois, quand les camarades, griots novices, tapaient sur des bidons en plastique pendant que se déhanchaient les filles comme des girafes élégantes et endiablées. Ils se murmurent des mots d'espoir, «maman», «liberté», mais ne comptent plus les jours de captivité, comme si la délivrance était à jamais rayée du programme choisi par le maître.

Un matin, en septembre dernier, une vache s'échappe du troupeau, sous les yeux d'Aluk, qui court vers la forêt, en vain. Il revient catastrophé auprès de son maître. «Comment? Tu as osé, chien, laisser partir une de mes bêtes?» Aluk a beau clamer son impuissance, il est rossé. Puis lui et son frère sont enchaînés. Ils doivent sauter à pieds joints pendant deux jours pour se déplacer, et les anneaux de fer leur rongent les jambes. Ils pensent à s'évader, comme deux autres enfants esclaves de Babanussa, Garang Geng et Bol Yai, mais ils craignent d'être rattrapés ou de mourir sur la piste, faute de vivres.

Et puis, un jour, un marchand arabe du nom de Mohamad Bachir se présente devant la maison du maître Mohamad Abakar. Il lui propose de racheter les deux frères afin de les ramener chez eux. Pendant plusieurs jours, le maître refuse, puis il finit par se laisser convaincre pour un prix inconnu. «Qu'ils partent, entend Aluk; je ne peux rien en tirer.» Alors le marchand arabe les emmène, et ils rejoignent une longue colonne, 328 esclaves libérés qui se cachent le jour afin d'éviter les murahilin. La colonne est néanmoins attaquée en chemin par des miliciens. Cinquante-trois femmes et enfants sont de nouveau capturés, tandis que les autres parviennent à s'enfuir, sous la houlette d'Anur Mohamad, le chef de l'expédition.

Voilà 10 ans que ce caravanier de 39 ans s'est lancé dans le rachat d'esclaves. D'abord, pour le compte des familles, qui s'endettent afin de retrouver leurs enfants, puis de plus en plus pour une organisation non gouvernementale suisse, CSI (Christian Solidarity International). Le visage caché, il dénonce les violations des droits de l'homme par Khartoum et l'esclavagisme qui, dit-il, décime les populations du Sud, comme si le fléau de la famine ne suffisait pas. «Ce que veut faire le régime, confie-t-il dans un village, assis entre Mohamad Bachir, qui a racheté les deux frères, et un autre marchand, c'est recruter des enfants pour les envoyer faire la guerre dans le Sud. Après deux ou trois années, ils ont subi un lavage de cerveau. Ce ne sont plus des Dinkas, mais des musulmans prêts à se faire tuer pour combattre leur propre peuple. D'autres sont envoyés à l'étranger, au Pakistan et en Afghanistan, par l'entremise de deux organisations que je connais bien, Dawa Islamiya et Jihad.»

«Pourquoi je fais ça?» Anur garde le silence un instant et ne nie pas son intérêt financier, puisqu'il revend les esclaves 50 000 livres soudanaises par tête, soit, au taux pratiqué dans le Sud, 300 francs (76 dollars), une fortune. «Mais je fais aussi cela parce que je vois mourir le peuple dinka. Khartoum veut arabiser et islamiser les peuples du Sud. Vous ne pouvez pas prendre tous ces risques uniquement pour l'argent. De plus en plus, des Arabes s'opposent au gouvernement de Khartoum.» Un jugement corroboré par Bona Malwal, ex-ministre de la Culture du gouvernement de Khartoum de 1972 à 1979. En exil à Londres, il s'est rendu clandestinement dans les «zones libérées» tenues par le SPLA.

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La traite des esclaves :: Commentaires

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Re: La traite des esclaves
Message le Lun 15 Mai - 21:05 par mihou
«Cela n'est pas une guerre civile, c'est une guerre de génocide, dit-il dans un village défendu par les guérilleros du SPLA. Khartoum veut détruire toute la culture dinka et arabiser le Sud. L'esclavage en est un instrument direct, et la famine aussi.» Assis à côté de deux autres opposants au régime de Khartoum, des négociants arabes qui, eux aussi, cachent leur visage, Anur le marchand décline la liste des camps d'entraînement. Ils sont semblables, dit-il, à des camps de concentration. Dans les provinces de Darfour et de Kordofan, ils ont pour nom Ed Daien, Adila, Yala, Fordous, Al Salayen et Abou Matariq, «le Père de l'enclume», en souvenir de l'enchaînement des esclaves, déjà, au siècle dernier, lorsque le fameux Gordon Pacha, gouverneur britannique du Soudan, oeuvrait pour l'abolitionnisme à la suite de Livingstone. Avant de tomber sous les balles des rebelles conduits par le Mahdi, leur prophète, lors de la prise de Khartoum, en 1885.

Anur sait que sa tête est mise à prix par le régime de Khartoum. Par deux fois, il a échappé de peu à la mort. Sa maison a été attaquée puis brûlée en juin de l'an dernier par des militants de l'organisation Jihad. Sa femme a été battue et arrêtée avant d'être libérée au prix d'une forte rançon versée par Mohamad Bachir, le marchand qui l'accompagne. Aujourd'hui, sa famille se cache loin de sa ville, mais Anur craint toujours la vengeance des islamistes. Il est encore sous le choc: sept de ses rabatteurs ont succombé, quelques jours avant cet entretien, à une opération de représailles.

C'est sous un grand arbre, lieu de rendez-vous clandestinement fixé à l'avance, qu'Anur rend la liberté aux 328 esclaves. L'Américain John Eibner, de l'organisation CSI, assiste à la petite cérémonie. Il se défend d'entretenir indirectement le marché aux esclaves: «Le nombre d'esclaves n'a pas augmenté depuis que nous les achetons pour les rendre aux familles. Au contraire, le prix diminue. Avant, il y a trois ans, 50 000 livres soudanaises représentaient le prix de trois vaches. Aujourd'hui, cela ne fait plus que la moitié du prix d'une bête.»

Puis, lentement, sous le regard d'Anur, la colonne d'enfants et de femmes se disloque. Les esclaves libérés rentrent à pied dans leurs villages, à deux heures ou cinq jours de marche, cortège étrangement silencieux qui se noie dans la poussière. Certains titubent et reçoivent de l'aide en chemin. Leurs récits sont terribles et semblent dater d'un autre âge. Il faut écouter l'histoire de Rebecca, 22 ans, mère de deux enfants, les cheveux rares, à force de malheurs, sur un beau visage.

Capturée en mai et emmenée avec du bétail, elle a été jetée dans le camp secret de Khor Omar, dirigé par Dawa Islamiya et que visitait régulièrement le gouvernement du Darfour. Du matin au soir, chargée d'eau et de munitions, elle a servi de mule, à moitié nue, dit-elle comme en un murmure. Les esclaves punis étaient enterrés dans le sable, hormis le nez et la bouche. Il faut entendre la longue plainte d'Ahok, jeune femme aux yeux tristes de 22 ans, excisée, violée par son maître Mohamad Souleiman, qui l'insultait sans cesse - «Je te tuerai si tu t'en vas; personne ne le saura, tu n'es qu'une esclave» -, et qui porte dans ses bras le petit Ibrahim, six mois, engendré par l'outrage. Son cri rejoint les gémissements de Nyajok Akol, femme de 21 ans, sans nouvelles de son enfant de trois ans et demi, et qui, pendant quatre mois de captivité, fut l'une des 30 concubines, toutes esclaves, du fermier Mohamad Issa, dans la ville d'Abitek. Il faut croiser le regard du petit Lual Garang, 12 ans, fouetté jusqu'au sang par ses maîtres et qui a perdu un oeil sous les coups. Il pleure lorsqu'il apprend qu'il va rentrer à la maison, après deux ans de captivité, dont un an et demi au collège coranique d'Adila. Il n'a qu'une envie: retourner à l'école, celle des Dinkas, ces frères de sang qu'il avait fini par oublier.

Sous l'arbre aux longues branches, Anur a replié ses bagages, loin de la guerre des affameurs et des négriers. Dans quelques jours, il reprendra la route du Nord, celle que l'on a suivie pendant quelques jours, la piste des esclaves que l'on croyait effacée à jamais de l'atlas de cette fin de siècle. Déjà, dans la savane, l'enfant borgne marche vers la vie, vers le village des hommes debout. Plus loin, les deux frères Aluk et Deng ont perdu leurs chaînes mais continuent à se frotter les chevilles, comme après un long cauchemar. Dans le regard d'Aluk se reflète encore la couleur du bois d'ébène. «Des fois, je me réveille la nuit. Je vois des cavaliers blancs. J'ai peur qu'ils reviennent. J'ai l'impression qu'ils ne quitteront jamais mes nuits.»

Derrière la case sur pilotis de sa tante gronde l'orage, tel un signe des cieux. La pluie soudaine emporte les grains de sorgho qui traînent dans la cour et lave les cendres des villages razziés, à quelques encablures, sans doute pour effacer les mauvais souvenirs. Alors Aluk se lève, s'appuie sur sa mère et son petit frère, puis s'élance dans la savane pour rejoindre le village alangui aux murs de torchis, tandis que l'orage brusquement rentre ses griffes d'eau. Il a oublié ses deux trous aux jambes, les chaînes des négriers, la guerre qui affame le Sud, les raids meurtriers des cavaliers, et il gambade entre les tiges jaunies du champ. Au pays des gazelles, les affranchis ont réappris à courir. (© Le Point)

KUANYIN, LE SEIGNEUR DE LA GUERRE

Avec un prénom pareil, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Mais Kerubino Kuanyin, qui a reçu son nom de baptême de missionnaires italiens séduits par son sourire de chérubin, est tout le contraire d'un enfant de choeur. Ce seigneur de la guerre du Sud-Soudan cultive l'art du revirement avec une aisance déconcertante. Commandant du SPLA, le mouvement de guérilla du Sud, Kuanyin s'illustre bien vite par la violence inouïe de ses attaques. Face à l'ire d'autres commandants, il passe, en 1997, du côté de Khartoum, qui lui donne les moyens de son ambition, et met la contrée à feu et à sang. Mais le terrifiant chef de guerre s'ennuie: il implore son retour dans la guérilla. À l'affût du moindre renfort, le chef de la rébellion, John Garang, accueille ce félon, décrit pourtant comme un psychopathe, lequel s'empresse d'attaquer la ville de Wau. La fuite des réfugiés - la population de la ville en comptait 550 000 - provoque une nouvelle famine. Kerubino est alors mis à l'index par la rébellion. Il demande un grand commandement, on lui offre une petite milice. Il refuse et s'obstine à rester en exil au Kenya. Puis rallie à nouveau Khartoum il y a quelques semaines. Jugement de l'un des dirigeants de la rébellion, Justin Yaac Aro: «On ne sait jamais s'il faut l'avoir avec nous ou contre nous.» Comme tous les chefs de guerre schizophrènes mais puissants, ou les «amis» incertains.


Illustration(s) :

FDB;
Reuter
Les libérateurs : John Eibner, de CSI, et Anur Mohamad, marchand arabe.
Le jeune Deng et son frère Aluk (à droite) ont retrouvé leur mère.
 

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