Elikia M’Bokolo : « le travail forcé, c’est de l’esclavage »
Un entretien avec Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, publié dans L’Histoire [1].
Propos recueillis par Séverine Nikel.
http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2372A la veille de la colonisation, l’esclavage était-il totalement aboli sur le continent africain ?
Le commerce extérieur d’esclaves a disparu au cours du XIXe siècle
; les Africains se sont mis massivement à échanger d’autres biens que
les hommes sur le marché international : produits des cultures près des
côtes, au Sénégal, au Nigeria actuel, mais surtout produits de la
cueillette ou de la chasse, qui supposent des transports de lourdes
charges sur des distances parfois longues. C’est ainsi qu’en Afrique de
l’Est, de même qu’en Angola, se forme un « pré-prolétariat » de
dizaines de milliers de porteurs sur lesquels la colonisation naissante
va s’appuyer.
Subsistent toutefois, sur les marges du continent africain, des
formes d’esclavage. D’une part, un esclavage domestique, très différent
de l’esclavage tel qu’on le connaît dans le Nouveau Monde : ces
esclaves sont largement intégrés dans les familles de leurs maîtres.
D’autre part, un esclavage à plus large échelle, en Angola, dans les
îles au large du continent africain, aussi bien du côté Atlantique que
du côté de l’océan Indien (Cap-Vert, Réunion, Zanzibar). Quand ils se
sont installés, les Britanniques aussi bien que les Français ou les
Belges ont par ailleurs développé un système d’administration indirecte
qui reconnaissait à certains chefs éminents la propriété d’esclaves.
Mais cela reste marginal.
Qu’est-ce qui change avec la colonisation ?
Les colonisations donnent naissance à des formes de travail très
spécifiques que nous finirons par appeler le « travail forcé ».
Celui-ci apparaît à partir des années 1880 pour être progressivement
légalisé au cours des deux décennies suivantes.
Ce premier âge colonial, entre 1880 et 1906-1908, correspond à la
conquête de l’espace territorial colonial ; c’est le moment où les
États occidentaux et des particuliers commencent à confisquer des
terres aux Africains. Il s’accompagne partout d’un grand nombre de
massacres et de violences.
Un système juridique se met en place, conforté par les théories
racistes, qui refuse aux Africains les droits des citoyens européens et
notamment celui de mettre leur force de travail sur un marché libre. A
ces « indigènes », on va pouvoir imposer un travail obligatoire. Tout
un discours idéologique se construit alors pour affirmer que les
Africains n’aiment pas le travail !
Quelles formes prend ce travail forcé ?
Dans certains cas, il s’agit de travaux d’utilité publique : il
faut construire des routes et des équipements, porter les affaires des
troupes et des administrations coloniales qui conquièrent de nouveaux
espaces. A mesure que la colonisation avance, on réquisitionne des
hommes dans les villages, en privilégiant les plus vigoureux.
Toute la communauté villageoise s’en trouve déséquilibrée. Les
vieux, les jeunes et les femmes doivent d’une part contribuer à
alimenter ces gens qui partent et, d’autre part, se substituer à eux
dans leurs travaux. Cette situation que l’Europe a bien connue en temps
de guerre, mais en général pour une durée limitée, est générale en
Afrique pendant tout le premier âge colonial.
A cela s’ajoute le travail forcé organisé par les compagnies
concessionnaires. Toutes les nations colonisatrices – la France, au
Congo français, Léopold II et les Belges dans l’État indépendant du
Congo, les Britanniques en Afrique de l’Est et en Afrique australe, les
Allemands en Afrique de l’Est et dans l’actuelle Namibie, les Portugais
en Afrique centrale (cf carte, p. 5

– ont confié à des entreprises
privées des privilèges spéciaux pour exploiter économiquement les
territoires. Ces compagnies concessionnaires détiennent des droits sur
la terre, sur les biens, mais également des droits régaliens, dont la
possession de forces de l’ordre. Un système qui va conduire évidemment
à une utilisation discrétionnaire et presque toujours abusive de
travailleurs.
Ce système a été porté à son paroxysme dans les deux Congo français
et belge, en partie parce que ce sont des régions très pauvres en
hommes. Le peu de gens disponibles sont systématiquement utilisés. Et
ceux qui le refusent sont sévèrement châtiés.
A la fin de cette première phase, lorsque se met en place, à partir
du XXe siècle, une économie, en principe plus moderne, qui repose moins
sur le pillage systématique des ressources, et qui se préoccupe
davantage de productions minières ou agricoles, de nouvelles formes de
travail forcé sont mises en place. Dans les mines sud-africaines, sur
les hautes terres du Kenya britannique, au Cameroun et en Côte
d’Ivoire, partout, l’économie de traite contraint une main-d’oeuvre
récalcitrante, et souvent rare, à travailler dans les plantations et
les mines.
Fait troublant, les entrepreneurs africains, qui ne peuvent pas,
pour leur part, recourir à cette main-d’oeuvre forcée, se retrouvent en
concurrence avec les colons européens. C’est dans cette bourgeoisie
agraire naissante africaine qu’on rencontre, dès la fin des années
1920, les premiers critiques du travail forcé. L’un des plus virulents
sera Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.
Que sait-on en Europe de ces pratiques ?
Quelques voix fortes se sont fait entendre. En France, dans
l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres et d’André Gide
notamment ont fait éclater le scandale du travail forcé lié à la
construction des chemins de fer. Les deux voies ferrées reliant le
Congo à l’océan Atlantique, le chemin de fer belge d’abord (1890-1898)
et le Congo-Océan, le chemin de fer français ensuite (1921-1934), ont
été de véritables cimetières pour la main-d’oeuvre africaine : « un
mort par traverse », disait-on. C’est exagéré, mais on estime que la
mortalité liée à ces chantiers se chiffre par dizaines de milliers.
Le travail forcé, est-ce différent de l’esclavage ?
Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien
de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela
dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et
maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire
et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils
traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par
exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais ces rétributions
restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne
peut appeler cela un salaire.
Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont
encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées
sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend
que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas
fait de différence.
En Afrique centrale – qu’elle soit sous domination française,
belge, allemande –, où l’esclavage interne avait été très marginal et
où existaient de nombreuses sociétés minières, les gens ont vécu la
mise au travail forcé comme le début d’un esclavage. Et, du côté des
élites africaines, pour les instituteurs, les pasteurs, les planteurs,
ceux qui savaient ce que l’esclavage avait été, il semblait clair que
le travail forcé s’apparentait à de l’esclavage. Ce que beaucoup
d’entre eux d’ailleurs vont combattre.
Mais il y a des élites qui collaborent ?
Oui. Les autorités en place ont pu trouver un intérêt dans la
colonisation, car non seulement elles ont été maintenues en place, mais
elles ont été renforcées par la colonisation. Le pouvoir des États
récents, vieux d’un siècle seulement, comme les États musulmans du nord
du Nigeria, a souvent été conforté. Quant aux États plus anciens, comme
l’immense empire lunda en Afrique centrale, menacés par de nouvelles
élites politiques apparues au XIXe siècle, la colonisation leur a
offert une planche de salut.
Les colonisateurs, eux, étaient prêts à fermer les yeux sur les
méfaits de ces chefs dans la mesure où ces derniers leur garantissaient
une offre permanente de main-d’oeuvre soumise et respectueuse. C’est le
cas de toute l’Afrique guinéenne, en Côte d’Ivoire, en Gold Coast
(actuel Ghana), au Togo, au Dahomey (Bénin), au Nigeria, indépendamment
de la nationalité des colonisateurs.
Congo-Océan : Gide accuse
Dans Voyage au Congo (1927), André Gide s’indigne des conditions de
la construction du Congo-Océan. « Le chemin de fer Brazzaville-Océan
est un effroyable consommateur de vies humaines. [...] Les premiers
contingents ont eu beaucoup à souffrir ; tant durant le trajet [...]
(certains se noient dans le fleuve et nombreux sont ceux qui décèdent
de pneumonie), que sur les chantiers mêmes [...]. La mortalité a
dépassé les prévisions les plus pessimistes. A combien de décès
nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur ? »
Peut-on donner une mesure de la ponction humaine qu’a représentée le travail forcé ?
C’est difficile. Pour les colonies qu’on connaît le mieux, le Congo
français et le Congo belge, il semble que, dans les villages les plus
proches des voies de communication (voies d’eau et plus tard routes),
les pertes pouvaient représenter la plus grande partie des hommes
valides. Beaucoup de ces villages sont d’ailleurs désertés par leurs
habitants, qui préfèrent s’éloigner et, parfois, passer de l’autre côté
de la frontière, pour y découvrir la même horreur, ce que racontait
l’abbé Barthelemy Boganda dont la famille, basée en Oubangui-Chari
(Centrafrique), a expérimenté les colonisations allemande (Cameroun) et
belge (Congo-Kinshasa).
De quoi meurent tous ces hommes ?
Il y a d’abord les causes traditionnelles de mortalité. Les
conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces gens sont dramatiques,
évidemment : maladies sexuellement transmissibles, mais aussi maladie
du sommeil qui s’est tragiquement répandue au cours des années
1880-1910 et toutes les maladies liées à la malnutrition.
Mais à ces causes traditionnelles s’ajoutent les conséquences du
travail forcé. Les conditions sont très dures, les mauvais traitements
parfois atroces. Le cas du Congo au temps de Léopold II, lorsque le roi
belge en était le propriétaire, c’est-à-dire de 1885 à 1908 (date à
laquelle le territoire est transféré à la Belgique), est
particulièrement catastrophique.
J’ai fait une enquête en 2003 dans la région du caoutchouc rouge,
au Congo belge, pour le film de la BBC réalisé par Peter Bate, White
King, Red Rubber ; Black Death (« Roi blanc, caoutchouc rouge, mort
noire »). Plus de cent ans après, les évocations du travail de collecte
dans les plantations de caoutchouc dans la forêt provoquent encore de
véritables terreurs dans les villages. On y a gardé le souvenir des
exactions. Il n’était pas rare qu’on coupe des mains ou des jambes de
travailleurs quand les administrateurs considéraient la production
insuffisante.
C’est une incitation au rendement par la terreur ?
Oui. Ce qui est étonnant, c’est que la France, l’Allemagne et
l’Angleterre, tout en connaissant les exactions commises, ont pris le
système léopoldien en modèle : ce qu’ils voyaient, c’est que le roi
belge a obtenu un retour sur investissement rapide et très important.
D’ailleurs, on peut dire que le système concessionnaire français s’est
construit par imitation du système léopoldien. Le système allemand en
Afrique de l’Est et dans le Sud-Ouest africain, la colonisation
britannique en Rhodésie (Zimbabwe), contemporains du système
léopoldien, sont tout aussi violents [2].
C’est la violence qui les rend rentables ?
Oui. J’imagine que l’on sait que c’est la violence qui les rend
rentables, et on l’accepte comme un mal nécessaire qui apprendra aux
Africains à devenir producteurs.